mercredi 15 août 2012

Radiohead, jamais deux sans toi ni moi (Arènes de Nîmes, 11/07/2012)



La question est sur toutes les lèvres : le deuxième concert de Radiohead va-il être différent de celui de la veille ? Et peut-il le surpasser ? Certains sont là depuis 6 heures du matin, ce mercredi 11 juillet ensoleillé. Ils occupaient déjà le parvis des Arènes la veille. Ils savent déjà que le show sera fidèle au groupe tout en étant novateur par rapport au premier.
Le soundcheck quelques heures plus tard rassure tout le monde : bon nombre de morceaux entendus ne figuraient pas sur la setlist du mardi. L'excitation est déjà palpable. Alors que faire en attendant ? Prier. Manger. Discuter. Radiohead est-il un groupe immortel ? Lui qui a déjà momifié les Arènes plusieurs fois par le passé. 2003. 2008. 2012, finalement. Quel combo ! Yorke et les siens ont montré une forme olympique le soir d'avant, il n'y a pas de raison pour que cela change ce soir.

Quelques mots d'abord sur la première partie : Caribou. L'artiste canadien ne soulève pas les foules mais propose un set ultra-calibré et percutant, malheureusement sous-estimé. Heureux avec ses musiciens d'être là et de faire figure de supporting band des Oxfordiens, Dan Snaith et ses titres s'enchaînent vite et frappent le corps comme il se doit. Odessa ou Run sont des pépites matriarcales, de celles qui nous caressent la poitrine en faisant dodeliner nos reins. A (re)voir dans des conditions plus adaptées, cependant (show éblouissant à Primavera en 2010 devant une foule transcendée). Le soleil est d'aplomb. Les tribunes se remplissent doucement mais sûrement, totalement pleines après le set de Caribou; La fosse bien plus loquace que la veille. Tout est réuni pour un concert, une fois encore, inoubliable. Et il le fut.

D'une humeur égale à celle de la veille, Thom Yorke et son quatuor sépulcral (plus un batteur accompagnant Phil Selway, comme s'il en avait besoin...) sont d'ores et déjà d'humeur joviale. L'expression infantile de Colin Greenwood est attendrissante. Ed O'Brien semble avoir pris trois années dans la face en une journée. Et Jonny Greenwood, toujours aussi énigmatique et professionnel, est notre Jonny national à nous, fans du groupe. Ils attaquent plein pot sur Bloom, tirée de The King of Limbs. Déjà entendu la veille, le morceau est fidèle à son statut : bon sans être transcendantal. Aucune erreur cependant, le deuxième titre va mettre tous les grincheux d'accord. La cataclysmique et inespérée Kid A arrive sous l'oeil complice de Thom, du genre : "Vous vous y attendiez pas hein, bande de bâtards ?". Pas jouée à Nîmes depuis 9 ans, Kid A est sidérante. Atomique. Voix trafiquée, instrumentation subliminale, on ne pouvait espérer plus grosse claque pour un tel début de show. Car oui, ce n'est que le début et il est déjà inoubliable.  

Sans grande suprise, les titres de TKOL ressemblent à ceux d'hier, dans leur version. Cela tombe bien, ce sont les mêmes. A l'exception de Codex, qu'on regrettait hier et que le groupe nous offre enfin dans une version sobre et habitée. Silence absolu, le règne débute. Etudions les raisons pour lesquelles Nîmes II est exceptionnel, meilleur que son allié d'hier.


Lorsqu'un un groupe est au paroxysme de ses capacités, à l'apogée de son Art, on n'appelle pas ça de la maîtrise mais du pharaonisme. Plus de 70 morceaux répétés pour cette tournée, des concerts atteignant les deux heures trente, imaginez le monument. Tous albums confondus (sauf Pablo Honey), des B-Sides, même si aucune ne sera jouée ce soir (pas même la tant désirée et désirable The Amazing Sound of Orgy), des nouveaux morceaux, en veux-tu, en voilà ! Doté d'un tel répertoire, Radiohead peut tout se permettre et nous offre le luxe d'altérer ses setlists très régulièrement. Un bonheur pour le passionné. Le groupe, exigeant avec lui-même, sait que ses fans en attendent beaucoup. Lorsque les coups de griffes à la basse de The National Anthem résonnent dans l'arène, ces derniers sont conquis et s'envolent dans une danse extatique et allumée. Le morceau semble encore meilleur et plus percutant au fil des performances. Même diagnostic pour Videotape, subjugante et atrophiée dans une version à l'écrin noir doré, mille fois supérieure à la bancale version d'In Rainbows. C'est ce qui fait toute la différence entre un concert et un live depuis YouTube : le frisson, le regard complice de son voisin de fosse, les gestes du groupe font de la représentation scénique une expérience unique whatsoever (comme ils diraient). Et avec Radiohead, la véracité de cette analyse n'en est que plus démontrée.

Par ailleurs, souvent une chanson marque une vie non dans sa globalité, mais par un enchaînement de notes qui donne des haut-le-coeur. Et les coeurs sont bien hauts lorsque le triumvirat Climbing Up The Walls / Nude / Exit Music détonne. Incroyable enchaînement qui restera dans les annales : la première nous envoie sur Uranus, la deuxième nous fait visiter les étoiles tandis que la dernière nous rappelle que la plus belle odyssée est celle de la communion entre le cœur et l'esprit. Totales démonstration et réussite, moments inoubliables gravés en son for intérieur.

Au final, il n'y a plus grand chose à dire. La retranscription de telles émotions relève ici de la torture pour son auteur et ceux qui n'étaient pas là. Faisons des pauses, des silences, regardons à l'intérieur et autour de nous, Radiohead semble travesti dans une représentation christique du bonheur sur Terre. Le rappel, tellement osé, foutrement acclamé, atteint encore une fois des sommets d'orgie. Treefingers est encore plus barrée que la veille tant Thom et Jonny ne savent qu'en faire pour la conclure et ont compris que tout est vain, au final. Myxomatosis pulse sa capsule Soyouz et fait passer une expédition sur Mars pour une action routinière. Quelle puissance métrique, charnelle et frontale. C'est insensé. Le diptyque Everything In Its Right Place et Idioteque ne méritent aucun commentaire : les corps et les sourires du public s'en souviendront pour l'éternité. Street Spirit en deuxième rappel, c'est le satellite sur la constellation Radiohead. Un immense et intense moment de bonheur.

Tout a déjà été écrit, ou presque. Mais la mémoire parfois est défaillante. Alors retenez bien ceci : Radiohead n'est peut-être pas le plus grand groupe de tous les temps (quelle mégalomanie outrancière), mais c'est personnellement celui qui m'a permis de découvrir tous les grands artistes qui m'accompagnent depuis des années. Sans lequel je n'aurais pu vivre que dans l'ignorance triste et souffrante. Radiohead à Nîmes, le mercredi 11 juillet 2012, n'est pas seulement un inoubliable concert, c'est aussi et surtout l'un des plus beaux moments de ma vie.



Setlist
Note: Morning Mr Magpie, Kid A, The National Anthem, Codex, All I Need, Climbing Up The Walls, House Of Cards, Myxomatosis, Everything In Its Right Place, Street Spirit (Fade Out), How To Disappear Completely, Airbag, Planet Telex, Supercollider and Bloom were soundchecked.

dimanche 12 août 2012

Radiohead, l'éternelle re(co)naissance (@ Arènes de Nîmes, 10/07/2012)

Le premier concert depuis la catastrophe. Quelques semaines plus tôt, le 16 juin à Toronto, la scène sur laquelle s'apprêtait à jouer Radiohead s'écroule, faisant une victime. Scott Johnson, 33 ans seulement, technicien du groupe. 


Il s'agissait aussi du premier concert en France du quintet d'Oxford depuis quatre ans. Les places s'étant vendues comme des petits lingots d'or (en quelques minutes seulement, à des prix onéreux), c'est un euphémisme de dire que le retour de Radiohead était très attendu. Comment ont-ils vécu le deuil ? Car c'est dans ces tristes conditions que Radiohead réapparaît. Le groupe a dû annuler plusieurs dates, dont son show à Berlin, mais pour rien au monde les Britanniques n'auraient fait l'impasse sur les Arènes. Un cadre idyllique, un décorum antique et un son supersonique. Que demander de plus ?


2 h 30 de merveilles et de belles oreilles

Radiohead est un groupe monstrueux, qui ne fait jamais les choses à moitié. Capable du meilleur (le triumvirat OK Computer, Kid A et Amnesiac est sûrement le plus osé et grandiose de l'histoire de la musique moderne) comme du moins bon (le contesté The King of Limbs). Ce dernier point donne une touche particulière au concert : Thom Yorke et les siens vont-ils pouvoir transcender des morceaux studio opaques et adipeux en grande fête quasi christique à Nîmes ? La version From the Basement de TKOL avait déjà tout prouvé : les morceaux du groupe sont géniaux, a fortiori dans un cadre adéquat. A n'en pas douter, Nîmes l'est.

Radiohead rassure son monde et ses disciples par une surprise : l'inaugurale Lucky jouée dès l'ouverture, nous sommes chanceux. Morceau tendre et enlevé qui marque dès les premières notes. Heureux aussi d'avoir survécu, car les membres savent qu'ils auraient pu y passer lors du drame canadien. La grande force du groupe, son apparente joie communicative et son plaisir intact de jouer font que le concert passe vite mais dure longtemps, comme un orgasme artistique non simulé mais tant désiré. Et Bloom lance vraiment le spectacle : rythmique forcenée, voix rassurante, orchestration détonante, le tout sonne à la perfection. Seuls les cuivres manquent à l'appel : le groupe a trop d'argent pour des tournées pharaoniques mais pas assez pour embaucher trois papys trompettistes ! 

Sans temps mort, 15 step est jubilatoire. Là aussi, la rythmique est cadencée au millimètre. Tout semble propre et tellement travaillé, mais la spontanéité du groupe et les danses holy fuck de Yorke poussent à la folie. "Je peux venir danser avec vous ? Ca bouge pas dans ma partie des tribunes...", demande une femme latine prête à se dandiner sur quinze marches voire davantage. Rien ne s'arrête, sauf le temps. There There, c'est ici que ça se passe et qu'il faut être, ce soir-là. Bien que la grosse caisse soit moins percutante qu'en 2008 (même reproche pour les basses sur The Gloaming, jouée aussi ce soir-là), l'introduction du morceau fait soulever la foule présente dans les tribunes, tandis que la fosse se montre étrangement bien plus tiède. Déjà cinq morceaux de quatre albums différents interprétés. Le signe d'une discographie riche et appréciable.


Perfectionnistes dans l'émotion, émouvants dans la perfection

Parfois hué pour des albums soit sporadiques, soit trop travaillés, Radiohead montre très vite qu'il va souvent là où on ne l'attend pas en concert. L'inédite Staircase, peu convaincante en version studio, convainc grâce à un flow bien senti. Vient alors le premier grand moment du show. I Might Be Wrong, extraite d'Amnesiac (meilleur album du groupe ? Lâchez vos commentaires), démarre dans une fluctuante et dodelinante crème rock bien acérée tandis que la rupture à la guitare fournit la dose lascive et céleste. Exceptionnelle. Et que dire de l'enchaînement Pyramid Song / Nude ? Rien. La première est sans doute aucun le morceau le plus tristement beau du groupe et il suffit d'écouter l'énorme ovation reçue par le groupe à la fin de la seconde sur le chant cristallin de Thom Yorke, mis à nu. Un grand moment de musique. Une maîtrise éblouissante. Une émotion cataclysmique.

Colin, Phil, Jonny & co nous gâtent de savoureux inédits : Identikit fait rage avec une ambiance astrale très convaincante et un schéma de composition pas des plus évidents. Mais la voix de Yorke, qui avait laissé planer le doute sur la capacité du maître à tenir tout un concert durant, distille la grâce suffisante pour persuader les plus dubitatifs que ses morceaux sont taille grandioses. 

Déjà la moitié du show, Thom interagit avec le public moins par les mots que par des gestes de reconnaissance. Ému de l'amour donné, le groupe se donne à fond, hormis Ed O'Brien le guitariste, l'atout charme de Radiohead mais aussi charismatique et utile qu'un filtre Instagram l'est pour la photographie. Mais voilà que se profile le morceau de bravoure, l'un des tout puissants. Paranoid Android, du haut de ses 6 minutes 30, single de OK Computer (bonjour la tête des programmateurs des stations FM en 1997 !) est strastosphérique. Il faut vivre ces instants, et les raconter ne sert qu'à répéter qu'il faut vivre ses instants. Sur place, sans iPhone, sans bootlegs. Rien qu'avec ses deux jambes, son coeur et son esprit.


Rappel à l'ordre d'un monde mortel


Une pause. Alors que l'on s'attend à un rappel conformiste et tranquille, débarque de nulle part l'hallucinante Treefingers, jouée pour la toute première fois sur cette tournée The King of Limbs. Les Américains savent désormais ce que nous avons de plus qu'eux. Seuls Thom et Jonny sont sur scène dans ce moment qui balance entre expérimentation sonique et improvisation électronique. Étonnamment, le morceau est magique. Mais avec Radiohead, on sait désormais que les rappels le sont tous. La version de Videotape, quelque peu trop classiciste sur In Rainbows, atteint ici une pure émotion, sans fausse note, sobre et parcimonieuse. Même topo avec Weird Fishes/Arpeggi (on regrettera à jamais l'orchestre présent lors de la première interprétation du morceau en 2006 au Ether Festival), bombastique et fiévreuse, comme toujours. Et puis ? La sidérante Ful Stop, dernier inédit en date, qui, pour résumer, glace la couche d'ozone : osée, terrifiante, maîtrisée, cette pépite prouve à elle-seule que le meilleur de Radiohead est peut-être encore à venir... 

Les jambes se font lourdes. Les coeurs bien pleins, les lumières prêtes à se rallumer, on se demande alors où on a bien pu garer sa voiture dans la horde de travaux qui ensanglante la ville de Nîmes. Mais pas d'inquiétude, car tout est en place : Everything In Its Right Place enchaînée à Idioteque valent toutes les fins (de concerts) du monde. Oser placer cote à cote ces deux titres sacrés de Kid A révèle non pas du cadeau, mais du don du ciel. 

Enfin, la touchante Reckoner, en hommage au défunt Scott Johnson, rappelle que la mort demeure bien sûr fatale et foudroyante, mais qu'il y aura toujours quelques êtres sur Terre pour vous rappeler que vous êtes quelqu'un de vraiment bien.

Orlando Fernandes




Setlist 

vendredi 10 août 2012

Mermonte - Mermonte (2012)



Bertrand Renaudin. Tiens, et pourquoi pas Bruno Chevignon ? Oui mais tout de même, Daniel Humair quoi. Ce sera finalement Mermonte, à l'honneur d'un autre musicien jazz, Gustave Mermonte, si confidentiel qu'on pourrait croire qu'il n'a jamais existé. Choisir un nom de groupe peut sembler anodin. Ca l'est un peu moins lorsqu'il y a dix têtes dans le groupe. Ca devient carrément improbable lorsqu'il colle si bien et si naturellement à la musique qui y est accolée. Ghislain Fracapane (aussi guitariste de Fago.Sepia) et ses neuf compères relèvent brillamment le défi. Décrire ce moment suspendu où la mer lointaine frôle subitement les galets près de nos pieds, où la vague s'échappe de son corps-mère pour se lancer dans une danse de toute beauté. Mermonte, ce premier disque et ses fugaces vingt-cinq minutes à peine, serait cette photographie qui capte l'instant d'avant. L'album est court, mais chaque seconde, chaque temps a rarement semblé aussi limpide et précieux. Sans provoquer de tornade émotionnelle ou rythmique, Fracapane et les siens préfèrent s'intéresser aux légers mouvements du sable trépassé par la vague fraîche. Les instruments et les harmonies vocales collent tellement bien au paysage qu'il est tentant de se laisser emporter. Que dire du renversant jeu de guitares soudainement rompu par des lueurs chorales pour retrouver une rythmique entraînante sur la superbe David Le Merle ? Chaque musicien parfaitement à sa place, déverse une mélodie cristalline et mélancolique sans empiéter sur celle des autres. De là une sensation de légèreté et d'harmonie stupéfiante. Que ces accords frottés sont beaux sur l’innocente Acoustique, interlude qui nous ferait presque pleurer Elliott Smith une énième fois. Le collectif rennais bâtit, avec peu de moyens mais une grâce insondable, une pop exquise, équilibrée et aérienne, dont le titre Eté et ses violons élancés constitue un sommet. Cette pop se fait même plus frontale sur Oups, batterie et guitares déployées. Mermonte est un disque d'une remarquable aisance, vif et pressé, et guide délicatement notre balade insouciante et rêveuse sur une plage de Bretagne. Entre Théven et Meneham, un doux soir d'été.

8.5/10

(Les Disques Normal/Believe)

A écouter en intégralité sur le Bandcamp du groupe .

mardi 7 août 2012

Foals Tapes là où on ne les attend pas


 
Foals, le retour. Pas encore le troisième album tant attendu après le métrique et millimétré Antidotes (2008) et l'excellent Total Life Forever (2010), au succès mérité. En lieu et place, une playlist idéale pour patienter jusque-là (aucune date de sortie révélée).  

Alors que The Big Pink ou The Rapture s'étaient collés à l'exercice avant eux, Tapes version Foals a été concocté par Edwin Congreave. Le claviériste s’est attelé à la sélection en veillant à ce qu’elle reflète les goûts des cinq membres puisque c’est ce que le combo britannique a écouté depuis 2007 et leurs débuts : "Il est facile de balancer au hasard des titres ensemble et d'appeler ça un DJ-mix", explique Congreave. Composée de deux faces, on comprend vite que la cassette revêt une toute autre ambition. On pouvait s'attendre de la part de notre quintet d'Oxford préféré (après Radiohead tout de même) à une compilation de la crème indé hyper trendy du moment, le genre de trucs qui s'arrache tellement c'est rare et précieux, mais Yannis Philippakis et sa bande prennent tout le monde de court. 

Véritable boule à facettes sur pattes. Difficile d'offrir une osmose tant on sait que les goûts de ces gars-là sont hétéroclites. Mais Foals fait mieux : il fait renaître avec brio et intelligence l'esprit de la cassette planquée au fond du tiroir, avec deux faces, usée mais au concept fort et inébranlable. Du math rock des années 1990, des démos de Metronomy, du folk grec, en veux-tu en voilà. Parmi les moments forts, la dance transversale de Cerrone, Blood Orange et Julio Bashmore fait mouche. On se régale en passant par de la soul (Gospel Comforters), du kraut guilleret (Dorian Concept) en bougeant ses fesses sur le funk orgiaque de Knono n°1 ou Condry Ziqubu. Face à de tels mouvements désynchronisés, difficile de garder le rythme. Mais le tout s'enchaîne bien, et quelques classiques (Nicolas Jaar, Caribou) viennent adoucir la furie dodelinante. Cheaters, remix de John Talabot par Teengirl Fantasy, touche au sublime. Support nostalgique, contenu visionnaire : la clé de voûte de la réussite de ce double disque réside dans cette alchimie pas si évidente. 

Grâce à Tapes, les Foals prouvent à qui en doutait qu'ils sont bien l'une des formations les plus inventives et stimulantes du moment. Pour un temps aussi long que la durée de vie de sa cassette favorite, secrète et irremplaçable, bien dissimulée au plus profond de ses souvenirs. 

8/10 

(!K7/La Baleine)

dimanche 5 août 2012

Gros plan sur... MERMONTE


Dix membres, un chef de file : Ghislain Fracapane (à gauche sur le sofa orangé

Il y a quelque chose de vraiment bien chez Mermonte. Un groupe à dix têtes qui ne se prend pas la tête. Ni trop au sérieux. Plutôt rare pour être écrit. Du genre à écouter, entre deux compositions, du Katy Perry ou du Metallica (!) sans rougir mais sans s'en vanter trop fort. Histoire de se défouler et de rester détachés. Régis Rollant (guitare), Pierre Marais (guitare, chant, glockenspiel), Astrid Radigue (chant, glockenspiel, flûte traversière), Matthieu Noblet (batterie),  Mathieu Fisson (basse) Eric Hardy (batterie) Julien Lemonnier (guitare), Charlotte Merand (violon), Jeanne Lugue (violoncelle) et Ghislain Fracapane (chant, guitare). Mermonte est un groupe dense et enlevé. 

Ghislain le meneur (qui joue et chante aussi dans Heliport, Fago.Sépia et Lady Jane) démarre ses compositions il y a huit ans, mais le groupe dans son ensemble ne répète que depuis neuf mois. Le temps de gestation idéal pour donner naissance à une œuvre d'une légèreté, harmonie et unicité rares. Mermonte semble être le fruit originel d'un seul musicien, tant les dix et leurs instruments se marient à merveille et caressent l'oreille comme une étendue de sable doré. « On a enregistré le disque entre mi 2011 et début 2012 dans le salon de Pierre Marais ; j'avais déjà préparé mes maquettes et construit la base de l'album pendant plusieurs années. Il ne restait plus qu'à mettre ça  sur pied », explique Ghislain. Les Bretons (Rennais et Nantais, nouveaux eldorados indé ?) font figure de bande de potes à l'entente parfaite qu'on inviterait volontiers chez soi. Contrairement à nombre de leurs pairs franciliens qui choisissent la facilité de l'anglais, les Mermonte privilégient la langue française dans leurs textes, non par paresse ou nationalisme exacerbé, un peu par anglophobie langagière, mais surtout pour faire résonner cette idiome et pour parler vrai. Une authenticité salutaire. 

Mais à quand un album en breton ? Ayant connu quelques soucis de pressage, qu'on se rassure cependant : l'album n'est pas distribué qu'en Bretagne et sortira sous plusieurs labels (Les Disques Normal, le lillois Hip Hip Hip, Father Figure Records au Danemark et le japonais Friend of Mine). Le disque attend patiemment le rayon de soleil bienvenu pour pouvoir coller parfaitement à l'environnement limpide et bleuté de l'été. Quant aux influences (Steve Reich, American Football, Tortoise, Sufjan Stevens), elle ne transparaissent pas de manière tapageuse, préférant les utiliser parcimonieusement avec une retenue et délicatesse louables. Un morceau inédit sur l'édition japonaise co-écrit avec Mha, la doucereuse Japan, (nul doute que le titre donné a été le fruit d'une intense réflexion) qui ne sortira visiblement pas en France. Peut être en live ? Car les dix copains s'apprêtent à arpenter les scènes du 24 octobre au 18 novembre (en France, en passant par la Belgique et la Norvège). Le leader de Mermonte précise que « sur scène, les morceaux seront réarrangés : la guitare acoustique devient électrique notamment, avec un côté rock plus rentre-dedans et pourquoi pas un orchestre de cordes et des cuivres. » Savoureux. L' univers pictural de l'artwork est le résultat de Pierre Judon, la photo étant l'oeuvre de Laura Gorre avec un vieil appareil russe argentique déniché... dans une poubelle. 

En attendant le deuxième album « déjà en préparation », on se laisse volontiers lover par le premier et admirons la plage déserte et éclairée à l'aube, quand, indomptable et vivifiante, la mer monte dans nos cœurs souillés. 



samedi 21 juillet 2012

Saint Motel - Voyeur (2012)



Sur un malentendu, ça aurait pu marcher. Voyeur aurait pu prétendre au titre d'album de l'année, tant il en comporte tous les contours. A un détail près, il sera retenu comme étant l'un des pires. La frontière est fine entre l'excellence et le ragoût, la créativité et le pastiche. Premier effort de cette formation, l'album est un carnage abyssal, de ceux qui donnent envie de s'amputer l'oreille avec une paire de ciseaux pour gaucher. 

Abominable de bout en bout, on ne sait plus à quel saint se vouer pour écouter ce disque sans des envies de meurtre. Il y a pourtant deux moyens de sortir à peu près indemne de ce supplice au long cours : s'injecter quatre grammes d'acide sulfurique dans la veine ou être sourd. N'ayant testé ni l'une ni l'autre de ces solutions, la peine est colossale. Et le gâchis incommensurable. Car A/J Jackson et sa bande ne manquent pas de bonnes idées : des cuivres, des riffs efficaces, des mélodies tenaces. Mais, en prenant par les rênes tous les clichés de la musique indé depuis vingt ans, ils aboutissent à une œuvre morne, horripilante et sans une once de vie. Si à la première écoute, Voyeur accroche l'oreille, il broie le cerveau dès la deuxième. Le titre est explicite : le groupe donne l'impression d'être dans un motel au bord de la Route 66 et d'épier les génies par le trou de la serrure : sauf que la nuit tombée, ces illustres artistes sombrent dans la déchéance, s'oublient à eux-mêmes, alors que Saint Motel croit naïvement qu'ils composent leurs œuvres. 

Une telle maladresse et un si grand mépris pour l'auditeur ont de quoi élever les One Direction au rang de pionniers de la pop music. La partie de guitare sur l'introductive Feed Me Now et ce chant singeant Morrissey, tandis que se pointent des trompettes que même la féria nîmoise aurait refusées, se donnent un genre de samba tropicale pour l'été. Il n'en est rien. Voyeur est le meilleur moyen qui soit pour sortir de chez soi et fuir, à la recherche d'un sacro-saint silence existentiel. Les envolées lyriques sur Puzzle Pieces trahissent un confondant manque d'inspiration. Ce n'est parce qu'on ouvre sa bouche qu'on a quelque chose d'intéressant à dire. Ne nous penchons même pas sur le vide sidéral contenu dans les textes : le masochisme a ses limites. Muse doit l'avoir mauvaise : ils ne sont plus maîtres dans leur royaume du mauvais goût assumé, sauf qu'eux au moins le savent et assurent sur scène. 

Ne soyons pas trop durs : Voyeur a le mérite d'être constant dans la médiocrité et le single 1997 n'est tout de même pas désagréable. Ils n'ont que quinze ans de retard, c'est large. At Least I Have Nothing, peut-on écouter sur le disque : comme quoi, ils n'ont pas perdu toute leur lucidité. Saint mortel, priez pour eux.

0.5/10

(On the Records/Import)

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Exitmusic - Passage (2012)



Ôtons-nous d'un doute fallacieux : le nom de scène choisi par Aleksa Palladino et Devon Church n'a rien à voir avec l'un des plus beaux titres de Radiohead, Exit Music (Ok Computer, 1997) ; eux-mêmes doivent leur patronyme aux Flaming Lips. Ces petits clins d'oeil ont quelque chose d'attendrissant, mais ils en disent long sur le dessein du duo. Le séduisant Devon le confesse sans peine : Kid A de Radiohead, Agaetis Byrjun de Sigur Rós ou encore les productions électroniques chez Warp ont fortifié son esprit artistique et son appétit de sons soniques. La barre est haute et, premier constat, Exitmusic ne surpasse pas les monstres sacrés sus-cités. Deuxième éclat : loin de les pasticher, les deux compères mariés dans la vie parviennent à édifier une cathédrale de sons sombre et habitée. La redite aurait été si aisée, mais la messe n'est pas dite. Après un EP judicieusement intitulé From Silence (2011), Palladino a commencé à composer ses propres chansons depuis ses dix ans et s'octroie sa première guitare à l'âge de douze ans, pour ne plus s'en séparer. Ayant plus ou moins toujours écrit ensemble, la paire commence à prendre forme lorsqu'ils rejoignent Los Angeles. La cité des anges leur sied plus qu'il ne faut et les étiquettes post-punk et trip hop pleuvent avec allégresse. Passage fut enregistré à la Rare Book Room de Brooklyn avec Nicholas Vernhes (Dirty Projectors, Deerhunter). Là où la prouesse est à saluer est dans la faculté de Palladino et Church à se éviter ces raccourcis peu laudateurs au final, pour donner libre cours à la création de leur propre identité. Torturée et rêche, la voix d'Aleksa est le palindrome inverse de celle de Valérie Legrand (Beach House), céleste et unique. Mais les deux formations se rejoignent dans leur capacité à mettre sur pied une fusée qui fonce tout droit vers la plus belle des galaxies et à ériger le piano et les guitares en oeuvres d'art. Une analyse titre par titre serait dispendieuse et malhabile : on ne démonte pas les pièces d'un bolide si on veut qu'il nous mène à bon port. Faisons tout de même la lumière sur quelques morceaux de bravoure, comme justement le très Beach House The Night, White Noise l'étincelant et l'ultime Sparks of Night, pour ne citer qu'eux. L'appellation des titres contiennent à eux seuls toute la singularité ici remarquée : ville, nuit, lumière et étoiles. Au-delà des astres se trouve l'issue de secours : la sortie de la musique et l'entrée dans le monde du silence sacré. 

8.5/10 

(Secretly Canadian/Differ-Ant)