samedi 18 juin 2011

Primavera Sound Festival - J 3


Dernier jour, déjà : si les jambes ne pesaient pas aussi lourd, on n'aurait pas dit. Au Parc del Forum, la journée promet beaucoup : Fleet Foxes, PJ Harvey, Animal Collective, The Black Angels… Le temps est jovial, comme l'ambiance à Primavera : pas de bousculades pendant les concerts, pas trop d'indignation, ni de spectateurs amorphes. Une belle nuit d'ivresse printanière en perspective.

Que peut donner un concert du gringalet Tallest Man on Earth sur la grande scène San Miguel ? On aurait pu penser que le monsieur (à vue d'oeil, 1m71) allait se laisser écraser par l'immensité du lieu. Mais Kristian Matsson a les épaules. Il propose une folk de taille, très souvent comparé à Bob Dylan. Oui, certainement, mais est-ce bien important ? Porté par son lumineux album The Wild Hunt, le Suédois fait fi de son apparente réserve pour proposer un spectacle bouillant et habité. La guitare à l'épaule, il va et vient sur la scène, clamant ses ballades folk comme un condamné heureux. Le public adhère. Partageant son micro avec Amanda Bergman sur Thrown Right at Me, Tallest Man on Earth s'approche, s'approche, lèvres collées à sa duettiste. Mignon. 

Petit détour ensuite sur la scène Pitchfork, où tUnE-yArDs attise la curiosité. A la voix inimitable, l'atypique Merrill Garbus fait son effet. Les instrumentations tribales renvoient aux origines des sons : pas de superflu, rythme saccadé et catapulté, le show intrigue autant qu'il séduit. Même si l'effet de surprise ne dure pas, la singularité de l'artiste nous fait apprécier ces quelques chansons que les premières notes lancées par Fleet Foxes à quelques mètres de là écourteront. Pour passer un bon festival, il faut avant tout ne pas faire d'infidélités à ses priorités. Mais toujours se laisser guider par les plaisirs inavoués.

Fleet Foxes sur la grande scène : on rentre dans le très lourd de cette dernière journée. Venus de Seattle - le Canada est ses bûcherons ne sont pas loin - Robin Pecknold et les siens sont très attendus. Tout le monde est assez curieux de voir comment résonne le récent Helplessness Blues sur scène, surtout après un précédent album largement acclamé. D'emblée, The Cascades et Grown Ocean rassurent : les légères guitares, l'entêtante batterie et les choeurs célestes sont toujours là. L'EP Sun Giant (2008) est mis à l'honneur avec la belle Drops in the River. Mais ce sont les tubes de l'album Fleet Foxes (2008) qui remportent les honneurs du public : l'hymnique White Winter Hymnal provoque un déferlement de joie assez hallucinant, suivie directement par le tube Ragged Wood. Et voilà qu'arrive le chef d'oeuvre d'Helplessness Blues. D'une construction et d'une beauté terrassantes, le dyptique The Shrine / An Argument laisse coi, n'atteignant malgré tout pas les sommets de la version studio. Et c'est bien là le hic avec Fleet Foxes : leur folk vernie dans le bois sur album se transforme trop souvent sur scène en un tronçon dont l'écorce ne brille plus. La méticulosité d'orfèvre avec laquelle sont taillées les compositions disparaît subitement. 

C'est regrettable, mais Fleet Foxes ne semble pas faire d'effort particulier pour enrayer cette mécanique, à tel point que le public dandine de la tête machinalement, quels que soient les morceaux joués. Ne rentrons pas dans la critique forcée, ce concert reste dans son ensemble bien satisfaisant. Bien plus que satisfaisant se révèle le passage du collectif Rubik, le plus enjoué du festival. Les foutraques Finlandais s'emparent haut la main du prix de la révélation de Primavera. Un peu à l'étroit sur le modeste Jägermeister Vice Stage, les musiciens délivrent un rock d'une imparable efficacité. Mais ce qui touche le plus, c'est l'évident plaisir de Rubik à jouer, à donner au public et à boire des bières tièdes. Une telle spontanéité est rare en ces temps très calibrés. 

Avec cette flopée de (bons) concerts, on en perdrait presque la notion du temps. Mais sur la scène San Miguel, en voilà une qui va littéralement prendre son temps. Pour notre plus grand plaisir. L'une des artistes les plus attendues du festival arrive avec une dizaine de minutes de retard - fait rarissime pendant ce Primavera Sound - et livre un show d'une grande générosité - 20 titres. Parée d'une volumineuse robe blanche, PJ Harvey est accompagnée de son acolyte John Parish, Mick Harvey et Jean-Marc Butty. Loin, très loin de ses coups sanguinolents lors de sa tournée 2004, Polly Jean a changé. Sans être froide, elle paraît imperturbable. Sûre d'elle-même et de ses capacités, elle démarre tout naturellement avec deux titres de son magistral dernier opus : Let England Shake et The Words that Maketh Murder. Saisissant. Mais pas question pour elle de reproduire à l'identique l'album : voilà qu'arrive un C'mon Billy fiévreux, rappelant les premières heures de PJ la rebelle. 

Elle n'en fait ni trop ni pas assez. Elle se canalise, dit "merci" quand il le faut, entièrement dévouée à son interprétation. Car Polly Jean est une romancière : faisant de sa voix sa plus belle plume, elle distille par-ci par-là ses fêlures et nous livre ses illustres pages. Alors parfois on s'ennuie un peu, mais jamais on ne perd le fil, désireux de savoir où tout cela mène. Et quand on assiste à Down By the Water, plus de doute : PJ Harvey est une femme mutante, qui paraît sage pour mieux terroriser l'ennemi lorsqu'elle sort ses griffes. Elle gagne à tous les coups, par K.O (All and Everyone) ou chaos (The Big Guns Called Me Back Again). Soudain, de retentissants cris de joie jaillissent de la fosse. Ah mais d'accord : le FC Barcelone vient d'étriller Manchester United en finale de la Ligue des Champions de foot. PJ est Anglaise mais ça va, elle ne semble pas trop faire la gueule. Plus endurante que les Mancuniens, elle profite de la fin du concert pour varier les plaisirs : un morceau de Is thés Desire? , puis de Uh Huh Her, en revenant à Let England Shake. Le script est parfait. Encore sonnés par la beauté de On Battleship Hill, voilà que Harvey nous prend à contre-pied en terminant son show les guitares raides perchées : avec l'inattendue Big Exit puis la veineuse Meet Ze Monstra. D'une dévastatrice efficacité, la grande artiste montre que ses pouvoirs sont multiples et immortels. Polly Jean Harvey est une artiste hors-temps.

Après une claque telle, le meilleur moyen de ne pas être déçu par ce qui suit et d'assister à une performance radicalement différente. C'est le cas avec le DJ Set de James Blake, qui promet beaucoup connaissant les références du jeunot. Il est minuit. Alors qu'en dire ? Parfois, les jambes témoignent mieux que les souvenirs. D'un intérêt visuel proche du néant - le Britannique, derrière ses platines, ne bouge que pour tourner sa pochette remplie de CD -, musicalement, le set a de l'audace. Sans crainte du délit de schizophrénie, Blake fait autant honneur à Telefon Tel Aviv qu'à ses idoles du dubstep (Mount Kimbie). Le petit prodige a l'oreille bienséante et garnit son mix d'une multitude de subtilités. Et, preuve que le "crooner cluber" ne jure pas que par l'underground über conceptualiste, son remix de Bills, Bills, Bills des Destiny's Child apporte une véritable cure de jouvence. En voilà un qui, en deux prestations séparées de 24 heures, aura montré que son phénoménal talent n'est pas un jouet en plastique.

Déjà une grosse journée dans les pattes, une pause s'impose avant de se ruer vers Animal Collective, d'autant plus lorsqu'on sait que le groupe aime à prendre son monde de court lors de ses concerts. Et c'est peu de le dire : seulement 4 des 12 titres sont identifiés, le reste étant des nouvelles chansons pas encore enregistrées. Perte de repères. Avey Tare (alias David Porter), Panda Bear (Noah Lennox), Deakin (Josh Dibb) et Geologist (Brian Weitz) sont alignés sur scène, chacun dans leur environnement naturel, tripatouillant leur instrument. Il n'est pas facile d'évaluer des morceaux pas connus d'avance, mais tentons le coup. Même après l'immense Merriweather Post Pavilion, il semblerait que le groupe de Baltimore ait encore quelque chose à dire. Si certains titres frôlent le conceptuel bouseux, la grande partie du concert se révèle être un bouillonnement ingénieux. Pas très loquaces, seul Avey Tare se charge d'administrer une once de communication entre le public et le groupe, histoire de prouver qu'ils parlent encore le même langage, un petit peu. Noah Lennox s'arrache les muscles à la batterie tandis que Geologist a la tête fourrée dans on ne sait trop quoi. 
Mais quand Animal Collective nous donne rendez-vous en terre connue, on retrouve alors tout leur gniaque et leur ingéniosité, comme sur Did You See the Words? Et la foule, parfois désarçonnée par les délires expérimentaux de ces bêtes en folie, répond d'un seul homme au "Open up Your Throat" scandé sur la géniale Brothersport. Alors, géniaux avant-coureurs ou imposteurs teigneux ? Au fond, peu importe. Face à une discographie si fournie, une telle prise de risque scénique et une névralgie aussi contagieuse, on ne peut qu'abdiquer dans leur sens. 

Un tout dernier effort. Il serait injuste d'invoquer l'heure tardive ou les cieux pour se justifier de ne pas aller saluer les Black Angels. Même si des soucis techniques retardent le début du concert, on est rassurés de voir que leur son si rocailleux fait merveille même à 3h30 du matin. Ce Primavera Sound Festival aura fait découvrir des réserves d'énergie insoupçonnées et des talents secrètement bien préservés. A la sortie du Parc del Forum, des centaines de personnes déambulent encore dans les rues. Les fans du FC Barcelone font la fête, les Indignados font la tête et les festivaliers n'ont que faire la fête en tête.



mercredi 15 juin 2011

Primavera Sound Festival - J 2


Vendredi 27 mai

Au fond, le rythme d'un festivalier est assez facile à suivre : attente devant les portiques d'entrée, attente pour trouver la meilleur spot possible afin d'assister au meilleur concert possible, attente pour choper une bière, attente devant les toilettes, attente d'un nouveau concert, attente de ses amis perdus entre la bière et la pause toilettes, attente de la fin des concerts pour aller dormir, attente des bus ou tramways surbondés, attention pour retrouver son hôtel, attente de lever du jour parce que c'est poétique de rentrer au réveil du soleil, attente des shows du lendemain (ou plutôt des prochaines heures), attente de trouver le sommeil après une journée à attendre…

Et dire que l'attente est loin d'être terminée ! En effet, pour faire partie des privilégiés à voir sur scène le prodige Sufjan Stevens, deux solutions : avoir réservé - payant - sur Internet sa place quelques jours avant le début de Primavera, ou bien attendre faire la queue par terre derrière des centaines de personnes bien plus prévoyantes que le raisonnable. Seuls les 500 premiers pourront rentrer dans l'auditorium Rockdelux - où se produiront également DM Stith, John Cale et Mercury Rev. Deux heures plus tard, les courageux rentrent au compte-goutte. Problème : les personnes qui avaient réservé sont entrées depuis belle lurette, il ne reste donc que les plus mauvaises places de la salle - pouvant accueillir 2 000 personnes environ. On s'en contentera. 

Déjà vu deux semaines plus tôt à l'Olympia, le plaisir pourrait s'en trouver diminué. En fait, non. D'une telle densité, longueur et intensité, la deuxième session d'un tel concert n'est pas de refus. Même si l'essentiel du concert reste le même, Sufjan Stevens nous réserve quelques surprises, notamment le titre Sister, et cette reprise de R.E.M, The One I Love. Si la position assise s'avère parfois frustrante sur certains titres, l'arrivée de la dévastatrice Impossible Soul fera soulever la foule. L'ambiance générée par ce titre, à la fois festif, fou et touchant, au potentiel cathartique hallucinant, est indescriptible. Malgré la fin de tournée, Sufjan Stevens semble régénéré à chaque prestation, comme éconduit par l'attention que lui porte son public. Alors, s'il ne devait rester qu'un moment, peut-être que la prestation de Vesuvius resterait gravée au coeur, tant ce morceau atteint une puissance émotionnelle inespérée sur scène. Festival oblige, le concert est un peu moins long qu'à l'accoutumée - il dure deux heures, quand même. Chacun repart avec son ballon, son sourire ou sa sensation. 

A peine le temps de retrouver ses esprits et de se poser pour profiter des déambulations passagères, l'appel de la scène Pitchfork est plus fort que tout. Car un autre prodige, dans un tout autre registre, va pouvoir faire ses preuves devant une foule impatiente. A la surprise générale, James Blake, toujours accompagné d'un guitariste et d'un batteur, se révèle bien plus décomplexé qu'il y a un mois à la Maroquinerie. Setlist similaire, maîtrise hors pair. Dès le début, la voix fragile et gracile fait hérisser les poils. On aurait pu penser que ses compositions glaciales et intimistes allaient se retrouver broyées par l'immensité d'un festival. Il n'en est rien. Blake ne change pas, toujours très appliqué derrière ses claviers. C'est au public de rentrer dedans, ou non. Son apparente désinvolture cache une détermination de tous les instants. Et toujours, pour finir, ce Wilhelm Scream, d'une ineffable beauté, d'une effarante simplicité.



21h30, déjà. L'ubiquité est un don dont on userait volontiers, car qui voir entre The National et Ariel Pink's Haunted Graffiti ? Autant ne pas choisir, en bon festivalier carnassier. Un petit tour du côté du Llevant où le soleil jaune et rouge sied à la fiévreur de The National. Déjà vus en novembre dernier à Paris, on ne s'attardera que le temps nécessaire pour remarquer que le groupe emmené par Matt Berninger n'a rien perdu de son élégance. Très classieux, The National enchaîne les titres déjà bien rodés devant une foule toute acquise. Agréable surprise : le jamais-fatigué Sufjan Stevens rejoint les rejoint pour faire les choeurs sur la magnifique Afraid of Everyone. Changement de tenue (le fluo n'est plus) mais vocalises toujours de haute tenue. 


Au look totalement improbable, Ariel Pink déçoit grandement. Fatigue de notre part ? Usure de la sienne ? Il y a comme un mur entre la scène et le public. Et puisqu'il n'est pas conseillé de rentrer tête baissée dans un mur, on ne rentrera jamais dans le show. Sans être archi-mauvais, la prestation paraît terne. Voilà, filons. Filons car, à quelques centaines de mètres de là, Low détonne. En puissance tout en sachant mesurer les décibels, Alan Sparhawk, Matt Livingstone et Mimi Parker dévoilent leur expérience et leur savoir-faire pour proposer un show très convaincant, sérieux et pêchu. 

On les remerciera d'ailleurs d'avoir épargné nos tympans. Ce ne fut pas le cas du concert suivant. Une tempête ravageuse de sons soniques. Bonjour Explosions in the Sky. Leur gros plus, c'est de proposer un son aussi bruyant que précis. Et c'est fichtrement efficace. La Ray Ban stage tremble  comme un tonnerre étoilé. 

3h45. L'envie féroce de voir Battles en live prend le pas sur l'exténuation. Il va falloir lutter, car la fosse se compresse et la batterie de John Stanier promet d'être fulgurante. Beaucoup regrettent le départ de Tyondai Braxton, génial membre originel du groupe new-yorkais à qui on doit beaucoup du succès de Mirrored (2007). A première vue, le groupe manque de cohésion : Stanier est dans un autisme total, frappant ces cymbales en furie, Ian Williams semble plus préoccupé par les yeux rivés sur lui que sur les cordes de sa guitare, tandis que Dave Konopka orchestre tant bien que mal le tout. Autant le dire, le show est inégal. Les moments trop expérimentaux (les 3/4 du concert…) manquent de générosité, et Mirrored fait cruellement défaut. Le set est entièrement dévolu au dernier album, Gloss Drop (2011), même pas encore dans les bacs au moment du concert, donc mal apprivoisé. Mais qu'on ne s'y méprenne pas : musicalement, un concert de Battles est une claque monstrueuse. John Stanier est foudroyant à la batterie, ne se laissant aucun moment de répit. Les grosses gouttes de sueur dévalant sur ces symboles parlent pour lui. Très rythmé, hyper calibré, le concert devient un cours de samba géant lorsque Matias Aguayo apparaît sur l'écran disposé sur la scène. Ice Cream est une bombe délicieusement dégoulinante, une ode géniale au corps et à la sensualité. Un show à haute température, donc. Après tout, c'est la primevère, on peut tout se permettre.


mardi 14 juin 2011

Primavera Sound Festival - J 1

Les chiffres du Primavera Sound Festival ont de quoi donner le tournis : 229 concerts, près de 140 000 visiteurs, 3 sites, un espace de 73 800 m2, des milliers de bières consommées,  des millions d'applaudissements. Pourtant, loin de se perdre dans un gigantisme tourbillonnant, cette édition n'a gravité autour que d'une seule planète : la musique. Récit.



Jeudi 26 mai

Plantons le décor : un espace de concert de 73 800 m2 (presque le double de l'an dernier), une bonne dizaine de scènes, un cadre proche de l'Eden avec la mer bleuâtre à l'horizon… Bien avant de franchir le fameux Parc del Forum (là où ont lieu la plupart des concerts), le karma est bon. Même dispersée dans un site frôlant la démesure (comptez presque une demi heure pour passer de la scène Pitchfork au Llevant, situées aux extrémités du Parc), la foule impressionne, disparate et cosmopolite. Certains se sont déplacés du Canada, d'Israël, du Brésil… Les raisons de l'engouement ? Une programmation prestigieuse devançant les festivals estivaux, rassemblant autant les grosses pointures internationales que des groupes de scène locale prometteurs.

Jeudi, 19 h. Après une heure passée à obtenir le précieux sésame d'entrée au site et pris la température du lieu, direction l'ATP Stage pour écouter la sensation du moment : Cults. Le couple Madeline Folin et Brian Oblivion signe un set en totale adéquation avec l'atmosphère ambiante : frais, rétro et enjoué. Ode à la reverb et au xylophone qui structurent une bonne partie du concert. C'est plaisant. Une bonne ouverture de festival, disons. La foule hoche de la tête, puis sautille aux accords de l'imparable Go Outside, bande-son parfaite aux soirées enfumées sur une plage d'été.

Fin du concert. Très vite, le dilemme : "On suis large, il reste 10 min avant le concert d'Of Montreal. Et si on allait recharger sa carte ?". En effet, le staff du festival a mis en place une carte magnétique qui permet de se sustenter en bières et nourriture. Inutile de préciser que ce système est un véritable fiasco, les stands étant victime d'une panne, les cartes ne sont pas utilisables. Et tant pis si, le ventre plus gros que le porte-monnaie, on a mis tous ses sous dans ce petit rectangle blanc. 

Les picotements dans le ventre oubliés, on court vers la grande scène où les Américains d'Of Montreal sautent déjà de partout. Avec eux, le credo pourrait être : "Coucou, c'est le carnaval" tant leur pop foutraque et bariolée sent le bordel mal organisé. Et tant mieux. Faisant la part belle à leurs albums Hissing Fauna Are You the Destroyer et Skeletal Lamping, le show surprend par sa folie maîtrisée. Ils ont beau courir dans tous les sens, Kevin Barnes et ses musiciens ne font pas n'importe quoi. L'auditoire suit, en redemande. Expansif et généreux, le groupe livre d'excellentes versions de Plastis Wafers, très groovy et She's a Rejecter, très rocky. Seul bémol : l'absence de The Past is  a Grotesque Animal, dont la prestation en concert est connue pour dépasser les sommets de la version studio. C'est dire. 

Le concert de Big Boi, la moitié d'Outkast, se fera dans la file d'attente de la buvette. Tant pis. Mais le monsieur envoie, et même à des mètres de la scène, les bombes Shutterbugg et You Ain't no DJ déboîtent. Cults, Of Montreal, Big Boi : variété des genres égale merveille. Le beat dans les pompes, le concert à venir s'annonce classieux. The Walkmen arrive sur la scène Pitchfork (qui niveau hype n'aura d'égal). Déception immédiate. Encore temps d'aller du côté de Grinderman ? Non, trop tard. Brouillons, trop consensuels, les New-Yorkais enchaînent les titres, mollement. Rien ne se déchaîne. Oui, il y a bien Angela Surf City qui sauve de la léthargie  mais rien n'y fait : on s'ennuie ferme. Tout miser sur quelques bons tubes pour contenter le public n'est jamais très fortuit. 

D'un côté, cela arrange. Car qui prédirait que Caribou allait retourner littéralement la foule de Primavera ? Dan Snaith et les siens délivrent une prestation prodigieuse, totalement accortes et électriques. Servi par un remarquable batteur, Caribou réussit le pari d'allier précision mathématique, sonorités enragées et lubie électronique. L'album Swim réunit tout cela. Swim performed live va bien au-delà. Kaili et Found Out sont des compagnons d'échappées sonores, précieux et fidèles. Ces morceaux sont d'une consistance telle qu'on sait d'avance qu'ils ne peuvent s'égarer. On nage en plein bonheur, mais quand arrive Odessa, tube plus que tube archi-remixé, les plombs dévissent. Comme espéré, le titre entraîne dans une obnubilante ivresse cosmique, touchant les tripes et libérant les mouvements comme jamais. Le sommet ? Pas encore. Débarque dans nos tympans une version orgasmique de Sun. Grandiose. Pas besoin d'en rajouter. Il est 2 heures et des poussières. La nuit nous appartient.

Revigorée, la masse humaine se dirige gaiement vers la grande scène, où pour rien au monde il ne faudrait rater la performance de Flaming Lips. D'emblée, Wayne Coyne prévient : "Sérieusement, je tiens à vous mettre en garde contre ce concert. Il peut nuire à la santé". Il est vrai que le jeu de lumières particulièrement soigné mais étourdissant a le potentiel pour lancer une épidémie de Parkinson. Mais l'heure est à la fête, et ça se sent. Durant le concert, Coyne assène des dizaines de "Come on, fuckers" à un public pourtant bien réveillé. Il va même jusqu'à le bousculer frontalement dans sa bulle géante, marchant dans la fosse comme un prophète. Accompagné par une pléthore de musiciens et de choeurs féminins, Flaming Lips semble hanté par une mélancolie funeste. Comme si la fin n'était plus très loin. La teneur psychédélique du groupe est pourtant intacte. Parmi les moments forts : l'apocalyptique See the Leaves dont les guitares déstructurées laisse place à des cordes liquéfiées de manière assez grandiose. Yoshimi Battles The Pink Robots célèbre la relation de l'artiste et ses fans, reprenant en choeur les psaumes de Wayne Coyne. La communion atteint son paroxysme à la toute fin du set avec un Do You Realize ? somptueux et déchirant. Il n'en faut pas plus pour réaliser que Flaming Lips est un groupe à part, et que cette première journée de festival, très convaincante, se clôt sur une magnifique architecture de sons et d'émotions.


vendredi 10 juin 2011

Johann Johannsson - Miners' Hymns (2011)


ATTENTION : énorme coup de coeur !


Il y a des albums comme ça, qui vous détruisent et vous comblent à la fois. Autant annoncer la couleur, The Miners' Hymns est de ceux-là. Complètement inattendue, une telle profondeur dans un monde de surfaces et de transparence, est une aberration temporelle. 

Les six morceaux du disque composent la bande originale du film du même nom, réalisé par le réalisateur américain Bill Morrison (Decasia, c'est lui). Une ambiance cinématographique qui sied à merveille aux compositions de l'artiste natif d'Islande. L'album est bizarrement construit : six plages d'écoutes, les trois premières excédant les dix minutes, puis entre trois et sept minutes pour les suivantes. La construction est pourtant dérisoire tant il ne viendrait à l'esprit de personne de suspendre un tel rêve.

On semble assister à l'union entre les genres, entre les âges, comme si la musique baroque d'Erik Satie rencontrait les compositions conceptuelles d'un Olivier Messiaen. Les morceaux contiennent des ambiances d'une rare tristesse (An Injury to One is thé Concern of All), sauvées par une lumière cosmique omniprésente sur l'album : les mirifiques cuivres de There is no Safe Side but the Side of Truth sont d'une éblouissante beauté. Mais il est assez vain d'en parler : il faut s'imprégner de la musique de Johann Johannsson comme une déchirure corporelle qui baigne l'âme dans l'ombre et l'horreur. 

Car si la musique de Johann Johannsson est éminemment classique, désespérément bouleversante, elle est surtout, plus encore que les autres, une musique d'images. Il n'y a ici aucune métaphore possible, aucune référence admise. A chacun d'allumer sa bougie intérieure pour laisser ce disque éradiquer ses démons les plus tenaces. 

9/10


Jonny Greenwood - Norwegian Wood O.S.T (2011)


Il est des tâches plus aisées que celle de chroniquer une bande originale de film, sans léser ledit film. Tellement inextricable des images, la musique suffit parfois à sauver un brouillon visuel, voire même à le sublimer. Difficile alors de juger de manière indépendante cet album, a fortiori lorsque le film est vu et apprécié. 

Ici, c'est Jonny Greenwood qui s'y colle, lui qui a déjà composé pour des bandes sons avec Bodysong (2003) et There Will Be Blood (2007). L'artisan, guitariste de Radiohead, musicien admiré tant qu'admirable, s'attaque aux amours adolescentes mises en images par Tran Anh Hung. Les morceaux, aux noms nippons imprononçables, sont marqués par des adagios de cordes, au violon, guitares et violoncelle. S'esquisse ainsi une atmosphère inquiétante, délibérément nostalgique, parfois pesante. Mais le travail produit est d'une telle volupté qu'il ne dégage aucun lourdeur, sinon de l'inquiétude. Greenwood est compositeur résident à la BBC, cela s'entend, tout comme son amour pour Messiaen (sur Naoko Ga Shinda). Pour cet album, il a également repris des passages de chansons du groupe Can en les incorporant à ses propres compositions. 

D'agaçantes redondances sont toutefois à relever, bien qu'elles assurent la cohérence de l'oeuvre. Et si à quelques reprises la tension redescend grâce à une guitare vernie dans le bois, (Iiko Dakara Damattete, Toki no Senrei wo Uketeinai mono wo Yomuna), les morceaux tirent toujours sur la corde, parfois la larmoyante, bien plus souvent l'élégante.  

De par son exigence et ses inénarrables talents, Jonny Greenwood nous montre qu'il n'y pas que la terre qui tremble au Japon. Il y aussi des coeurs meurtris par l'absence.

7/10


lundi 30 mai 2011

Half Asleep - Subtitles for the Silent Versions (2011)



Si Valérie Leclercq ne portait pas un patronyme aussi bien de chez nous, on aurait pu la croire venue du Nord européen. Six ans déjà qu'on attendait le nouvel effort de la chanteuse belge. L’acclamé (We Are Now) Seated In Profile (1995) offrait des compositions d'une beauté glaçante, servies par une voix de charbon à la Matt Elliott. Ici, les chœurs omnipotents donnent de l'épaisseur à des morceaux taillés comme du bois d'ébène. Un entremêlement de voix sobre et astucieux sur l'inaugural How Quiet!. Prometteur. Lorsque Half Asleep emprunte des chemins moins rebattus (Mars), virevoltent des démons nourris d'un piano apeuré. Même tableau sur The Grass Divides As With A Comb, au dessein bien différent : les sciantes cordes allument un clavier électronique porté par de chimériques vocalises. Dommage que Valérie Leclercq ne se plonge pas davantage dans des limbes plus sinueuses, moins noirâtres. Car c'est là le point faible du disque : à trop faire briller son côté sombre, elle se perd dans une odyssée sans lumière. Bancale, comme ce piano trop appuyé sur l'inutile Ceres Pluto Eris. L'album manque d'altruisme : on croit assister à une thérapie qui nous laisse complètement sur la touche tant jamais on ne se trouve intégré dans cette démarche. Le précédent disque alternait entre le rouge et le noir ; celui-ci ne goûte qu'à l'obscur. Difficile donc de s'orienter dans une voie aussi peu éclairante. Cet album automnal ramasse froidement les feuilles mortes d'un platane, sans s'émouvoir devant leurs incandescentes couleurs.

3.5/10


dimanche 22 mai 2011

The Antlers - Burst Apart (2011)






Au crépuscule du précédent millénaire, surgissait de l'odyssée un fœtus fêlé, présent sur la pochette d'Ágætis Byrjun (1999). Le voyage était beau. Dix ans plus tard, The Antlers a décidé de faire un cadeau à ses copains de Sigur Rós : composer un album, quasi tout pareil. La belle affaire. Le trio emmené par Peter Silberman s'impose pourtant comme un groupe prometteur. Leur sens de la mélodie, leur habilité à créer des nuages sonores et leur fièvre mélancolique imposent le respect. Hospice (2009) nous soignait de tous les vices, détournant le regard loin, très loin du carcan quotidien. La claque valait la douleur. Avec ce disque, on tend gaiment l'autre joue. Les fondamentaux demeurent : lignes aériennes, voix haute perchée, arrangements impeccables, tout y est. Parentheses embrasse le groove de Radiohead et les éclats bordéliques d'Okkervil River. Quand vient alors No Widows, laissant l'auditeur veuf de tout ressentiment. Somptueux. 

Mais là où les Brooklyniens pêchent un peu, c'est une fois encore par la comparaison avec Sigur Rós, flagrante sur Tiptoe ou Hounds. L'introduction de Rolled Together sonne exactement commeSvefn-G- Englar des Islandais, à laquelle s'ajoute une voix féminine franchement dispensable. French Exit et Every Night My Teeth Are Falling out dissipent pourtant ces doutes et montre que ce troisième effort, plus lumineux et terrestre que Hospice, ne fait pas du surplace. Quand on décide d'explorer l'univers, c'est préférable. Jamais pompeux, The Antlers pourrait sciemment faire entendre la musique à un malentendant. Il lui ferait comprendre que celle qu'on entend vraiment, c'est celle qui résonne et détonne, au-delà.



7.5/10