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lundi 26 mai 2014

Owen Pallett - In Conflict (2014)


Que s’est-il passé pour qu’il en arrive là ? En 2011, après un concert étincelant à Paris, le diaphane Pallett est à bout. La performance est convaincante, saisissante même. Mais une fois en backstage, le garçon relâche la pression. Il semble ailleurs, plus intéressé par le fromage auvergnat et ses Vogue bien entamées que par la justesse de ses réponses. Mais il en a gros sur le coeur. Arcade Fire, dont il fut l’un des membres ? Il ne veut plus en entendre parler : « Je joue avec eux le plus souvent possible mais c'est devenu un grand groupe, il faut s'organiser en amont. Ils me manquent, c'est mon groupe préféré. Malheureusement, ça n'a pas très bien fonctionné. » Il a changé d’avis puisqu’il est apparu à leurs côtés sur la tournée Reflektor. A l’époque, il n’est pas (encore) question d’un nouvel album. Le Canadien, harassé par une interminable tournée, prévoit d’aider un ami à la conception d’un film. Il a pourtant quelques nouveaux morceaux dans les cordes. Il les présente au public pour la toute première fois à l’Iceland Airwaves Festival, en octobre 2011. Owen Pallett n’est que l’ombre de lui-même. Léger comme trois plumes, il devient difficile pour lui de faire le poids. Des tonalités plus électriques, un chant approximatif voire à côté de la plaque, un violon délaissé, rien n’y est. Et surtout pas l’envie. Le successeur de Heartland risque fort de senti le roussi. Visiblement avide de changement, l’artiste s’oublie et renie les fondamentaux. 


Trois ans plus tard, il est nommé aux Oscars avec… Arcade Fire pour son travail sur la bande originale de Her, réalisé par Spike Jonze. Il n’est désormais plus le violoniste du groupe à huit têtes. Il se fait un nom mais ne marque pas encore les esprits. Le plus dur est fait, cependant. Pallett peut désormais laisser libre court à son imagination et repartir à l’assaut d’un sophomore album solo - troisième si l’on compte ses oeuvres sous le nom de Final Fantasy, quatrième si l’on connaît l’EP A Swedish Love Story (2010). Ainsi naît In Conflict, à l’appellation suffisamment explicite pour être prise au sérieux. Et c’est le moins que l’on puisse faire. Ecrit et produit par ses soins, le disque a été enregistré à l’aide d’une section rythmique composée de Robbie Gordon et Matt Smith, avec les participations de M. Brian Eno et de l’orchestre philharmonique tchèque. Textuellement, l’oeuvre évoque l’amour, la folie, l’identité sexuelle et la dépression. On a connu plus gai. Mais l’important est ailleurs. Le constat, implacablement le même : au bout d’une écoute ou après la centième, In Conflict semble être de ces oeuvres qui feront date, à l’image du Age of Adz (2010) de Sufjan Stevens. Pallett ne cache pas son admiration pour cet album qui a « détruit le monde » selon ses propres dires. Si ce dernier n’est pas encore responsable d’une apocalypse sur terre, il a sans doute aucun du sang sur les mains, à présent. Et pourtant, il demeure assez hasardeux de mettre sur un piédestal l’oeuvre en question. Il n’a pas donné suite à son envie électrique, le violon et le falsetto sont plus prégnants que jamais. Bref, rien de nouveau sous la palette proposée ici. Mais là où de nombreux artistes visent la perfection, Owen préfère l’éternité. Le plus beau moment - et le plus douloureux - du disque est le silence qui le succède. Un silence éthéré, où tout fait enfin sens. 


Si les treize compositions naviguent entre le tout juste excellent (On A Path, Soldiers Rock) et le stupéfiant (The Riverbed, tonitruante, Song For Five & Six), c’est bien le chef d’œuvre Infernal Fantasy qui sera retenue dans les livres d’histoire. Une odyssée folle et tourbillonnante d’à peine 3’23 où l’artiste lâche les chevaux dans un labyrinthe émotionnel fort dosé en hallucination cognitive. Une frénétique batterie vient dompter des bips électroniques, orchestrée par une voix exceptionnelle et des choeurs masculins en fin de titre à couper le souffle. Mais le véritable coup de maître, bien plus marquant que sur Heartland, réside dans l’incroyable fluidité et délicatesse dans laquelle berce l’album. Aucun trait forcé, jamais d’excès, le tout est clair comme du cristal. La marque des plus grands. On croit alors assister à un ballet russe ou à la performance artistique de la Coréenne Kim Yu-na sur le Concerto en F de Gershwin aux JO de Vancouver. Il serait terriblement grossier de vouloir juxtaposer des qualificatifs dithyrambiques sur In Conflict. Il ne s’agit pas ici de tenter de comprendre ou même d’apporter un éclairage. La seule prétention de ces lignes est de mettre en lumière une oeuvre d’art, accessible et rare, profonde et légère, marquante sans être encombrante. C’est désormais chose faite. On ne peut alors que s’incliner, puis remercier le gigantesque Owen Pallett pour nous rappeler que la musique peut encore sauver, non pas des vies, mais la vie. 

10

(Domino/Sony Music)


samedi 24 mai 2014

Owen Pallett @ La Maroquinerie (23/05/2014)

Owen Pallett @ La Maroquinerie (crédits photo : Orlando Fernandes)
Owen Pallett, le diaphane canadien, a à peine le temps de fredonner les paroles de son titre inaugural, que déjà, un fan, visiblement bien aviné, le rejoint sur scène en criant son nom. La foule présente hier à la Maroquinerie répondra, en choeur : « Non ! ». Impassible, Owen tient la corde comme s’il était dans le vide, sur le fil. De tous les instants, le diaphane canadien se tiendra sur ce fil. Fébrile, non, mais sensible, en équilibre tel un artiste, Pallett tient son monde du bout de la corde. Et il en a plus d’une à son arc. Emboîtant le pas au remarquable Hauschka puis au prometteur Fairhorns, il dicte la mesure comme un ange dresse les corps endiablés. On est très vite rassurés lorsqu’il reprend I Am Not Afraid de la consistance scénique de son dernier opus. Plus brut, plus sombre que tout ce qu’il a fait jusque-là, le Canadien porte son falsetto vers des sommets dantesques, fait vibrer son violon comme personne, et ses musiciens, le batteur plus que le guitariste, assurent le service après vente. D’une légèreté et gravités absolues, la Maroquinerie tremble encore des soubresauts palletiens. 

In Conflict, son dernier album qui paraît lundi dans le monde, séduit sur scène, mais c’est bel et bien E for Estranged, joué en toute fin de set, qui irradiera par sa grâce et son indolente émotion. « I’ll never Have any children » : Owen Pallett a visiblement oublié qu’il vient d’enfanter un génie, une petite pépite qui guidera beaucoup d’âmes esseulées en manque de repères. Plus qu’un concert, le show est une expérience. Danser sur du Pallett ? Mission accomplie. Les cordes de violon donnent du fil à retordre aux bassins et doigts ensevelis par du fil d’Ariane. Quelle voix déchirante sur The Passions, où l’artiste se retrouve seul au piano et se confie à qui veut de sa peine. C’est limite gênant tant d’impudeur, mais il ne faut jamais dire non à un plaisir coupable. Owen est heureux, il fait des doigts d’honneur à l’audience et reçoit des sourires en guise de réponse. « Gotcha », semble-t-il susurrer, tandis que la foule en redemande et se souviendra longtemps de la version endiablée de Lewis Takes His Shirt Off, qui est un peu le Impossible Soul de Sufjan Stevens ou le Two Weeks des Grizzly Bear. Les garçons jouent dans la même cour. Ils sont divins sur disque mais détruisent la lithosphère sur scène, sans fard ni chichi présomptueux. Pallett a son instrument, sa délicatesse et son savoir-faire vocal pour lui. 

(crédits : O.F.)

Musicien émérite, il a travaillé dur pour donner naissance à son dernier bébé et la consistance live qu’il offre rassure les platanes endoloris. Moment orgiaque, cataclysmique, l’enchaînement Infernal Fantasy / The Riverbed donne encore le tournis. Quel dommage que son musicien guitariste ne soit pas à la hauteur et massacre littéralement les choeurs robotiques de Infernal Fantasy. La rythmique n’est pas toujours au rendez-vous ; les garde-fous ont déjà quitté leur poste de surveillance.

Et que dire de l’inattendue et inénarrable This is the dream of Win and Régine qui date de son époque Final Fantasy, voluptueuse et tendre envers ses compagnons de route Arcade Fire. C’est assez parfait. Et magique, aussi. Les staccatos de son instrument embrassent les contre-temps de son chant et le tout donne un moment enlevé et inoubliable. Owen est vocalement irréprochable, et ça n’a pas toujours été le cas lors de ses performances passées. Song for Five or Six est accablante d’inspiration. 

 Le public parisien, eh bien, est plus parisien que jamais. Et vas-y que je te balance un « ta gueule » à un fan un peu trop enthousiaste, et hop je ne montre pas mes émotions mais « c’est-à-l’intérieur-que-ça-se-passe-tu-vois », mais qu’importe. Owen regarde droit devant, vers le monde qui l’attend. Celui de la reconnaissance et du progrès, sur lequel il a droit de cité.