La question est sur toutes les lèvres. Ryan Lott est là pour défendre son lumineux Lanterns, pourtant les fans n’ont en tête que sa collaboration avec Serengeti et Sufjan Stevens. « Est-ce que vous allez partir en tournée avec Sisyphus ? » La réponse est claire comme la peau de l’Américain. Non. Serengeti croule sous les projets, sans parler du stakhanoviste Sufjan Stevens. On tient un scoop.
Mais pourquoi donc s’éterniser sur cette collaboration à demi-ratée - trois génies réunis n’enfantent pas d’un chef d’œuvre - alors que Son Lux vient de prouver à la terre entière - qui va de la rue de Lappe au passage Louis Philippe - qu’il se suffisait à lui-même. Ou presque. Contrairement à Owen Pallett vendredi à la Maroquinerie, le tiercé gagnant, composé de Ryan Lott, Rafiq Bhatia le guitariste - il officie aussi, et brillamment, en solo - et le batteur Ian Chang, est indissociable du succès du groupe. Ne comptez pas sur le Canadien pour se montrer loquace envers le public : son amour, il le témoigne d’un doigt d’honneur gênant adressé à la foule. Ryan lui, sourit, remercie, balbutie quelques palabres en français, et met tout le monde dans sa poche. Quelle soirée.
C’est sans compter sur la gifle musicale que déverse Lott, derrière son clavier. L’alchimie entre les trois musiciens est juste, et le public, à coups de cris, de claps ou de sourires, est le quatrième angle droit d’un concert carré comme un ciel étoilé. Chaque morceau, non content d’être réorchestré, rallongé et réussi, prend aux tripes tant l’engagement des artistes sur scène est au firmament. Il y a certes quelques accords à côtés ou des montées d’octave un peu manquées, mais elles sont belles, ces erreurs. Et l’erreur serait de ne pas se noyer dans ces odyssées sonores, toutes mieux construites les unes que les autres. En ouvrant les yeux, on a le choix entre les muscles saillants de Lott, les gouttes de sueur du batteur, ou la totale folie de Bhatia, remarquable ce soir-là. Parmi les points d’orgue du set, Ransom est sexy comme jamais, Easy prend une dimension toute nouvelle en live, et ce n’est pas Lorde qui viendra apporter quelque chose de neuf au morceau. Electrique et fiévreux, Lanterns est interprété entièrement, le moins bon morceau de l’album excepté. Lost It To Trying It laisse sans voix, et sans mot.
C’est ce constant courage, ce bon goût très américain qui surprend. Servi par des jeux de lumière et de scène sobres, Son Lux livre une prestation impeccable, que sa dernière œuvre en date ne saurait transposer. Il démontre, pendant une bonne heure et quart, à quel point la performance scénique se suffit à elle-même, et qu’elle crée des moments d’une rare intensité. « Mais qu’est-ce qui vous fait tenir, vous impliquer autant sur scène ? ». Rafiq Bathia répond, telle une évidence : « Le public, l’amour des gens, tout simplement ». Pendant ce temps-là, Sufjan Stevens, enfermé en studio pour mettre sur pièce son pharaonique Planetarium, a du souci à se faire. Lui a beau posséder les planètes, les étoiles sont bel et bien le domaine de Ryan Lott. Cette guerre des étoiles là, épisode 7, c’est aussi pour 2015.
-> AGENDA // Son Lux + We Insist ! @ Le Tamanoir, Asnières-Gennevilliers le 1/06.
We Were Evergreen. Difficile de s’empêcher de rattacher le patronyme de nos Parisiens appréciés à un courant politique ou à y voir un hommage à une actrice nationale plus douée plus que la moyenne. Cette ambivalence leur colle à la peau. Elle se vérifie à l’écoute de Towards, premier album très attendu, complexe et touffu de Fabienne, Michael et William. Touffu car il dispose de quinze membres, tous convenables bien que trop rarement indispensables, et qu’un disque de pop dépassant les onze pièces n’est plus monnaie courante. Chaque titre, tel une fourmilière en activité, contient pléthore d’idées loin d’être inintéressantes mais qui mériteraient d’être développées et exprimées sur un album en intégralité. Complexe, donc. Frustrant, assurément. Exilés outre-Manche - allez savoir pourquoi -, ils ont la ferveur joviale pour eux, c’est indéniable. Mais on sent ici ou là l’excès de confiance, les poussant à donner vie à des morceaux en mélangeant les pièces du puzzle. Ca aurait pu fonctionner s’ils étaient les Dirty Projectors, dont le côté foutriquet de leurs oeuvres ont crée un monument de songwriting moderne (Swing Lo Magellan, 2012). Or, ils se rapprochent davantage de gentillets Vampire Weekend, pas avares en instrumentations adipeuses et un peu tribales (Overnight, Golden Fire), dont on aura probablement oublié les soubresauts au moments d’inscrire les faits héroïques de la pop moderne dans le marbre. Mention passable pour les refrains, souvent trop faibles (False Start, Cargo Cult). Des teintes de machines électroniques, des percussions, portées par une voix vraiment pas folle : les We Were Evergreen ne misent franchement pas sur l’originalité pour se démarquer. Mais la fraîcheur, la spontanéité et tout ce qu’elle contient d’approximatif dans le résultat final leur octroie une place très spéciale dans nos coeurs : celle réservée aux attachants groupes moyens pleins de couilles et d’ambition. L’herbe qui pousse sous leur pied est toujours bien fraîche et plus verte qu’ailleurs.
Un single prévu début juin, un premier EP bouclé et des labels à démarcher. Les Parisiens de Cheri Cheri Jaguar (le bassiste du groupe est un ami) débutent mais l'épreuve du live a déjà été passée avec brio.
Fraîchement débarqué de New York, parti enregistrer le tout premier EP avec les autres Cheri Cheri Jaguar, au Strange Weather Studio, Alex, le bassiste du groupe semble satisfait mais prévient : "On n'a pas prévu de faire des concerts". Malaise. Deux mois plus tard, le groupe se produit pour la toute première fois sur la scène du Tigre Club, à Paris. Le contraire aurait surpris et déçu, tant les titres destinés à sonner "comme dans une cathédrale, mais sous l'eau", semblent taillés pour l'expérience live. Bruts, saillants et passionnés.
Passionnés, à l'évidence. Un baptême scénique reste souvent délicat à anticiper. Ce gouffre qui sépare l'inconnu de l'instant peut se révéler excitant ou tout aussi bien paralysant. Autant ne pas tenter de tout contrôler et de s'employer comme s'il n'y aura pas de prochaine fois, car rien ne se passera comme voulu. Les quatre membres de Cheri Cheri Jaguar avaient-ils envisagé de remonter sur scène pour un rappel chaudement réclamé par le public ? Non. Se partager une bouteille d'eau à quatre sous une chaleur étouffante ou omettre de donner le nom de leur groupe durant le concert font aussi parti des aléas d'un soir.
Ce sont ses bribes d'impromptu qui font aussi le charme de ce premier live qui en appellent d'autres. Pendant près de 45 minutes, Sacha (voix), Malik (batterie), Arthur (guitare) et Alex (basse) délivrent un set calibré, sans temps mort. Leurs compositions new wave/shoegaze/rock résolument anglophiles brillent par leur immédiateté et leur fougue. Mais le stress est palpable, d'entrée : la cadence rythmique de RIP en ouverture est hasardeuse et le titre expédié, ne laissant ni le temps ni l'opportunité de l'apprécier. Les bases sont néanmoins solides et font mouche sur la plupart des morceaux : des riffs de guitare bien pensés et étincelants, une belle osmose entre la batterie et la basse... Et toujours, ces titres percutants, sans fioriture ni posture à l'image de l'imparable Walk/Don't Walk au chant fiévrieux et rageux et sa superbe architecture sonore. On sent cette volonté de défaire les morceaux de leur cadre spatio-temporel, pour s'élever et frapper longtemps après leur exécution. On pense alors aux divines escapades de New Order et, plus récemment, de DIIV - d'importantes références dans l'ADN de Cheri Cheri Jaguar.
En revanche, on n'aurait pas penser à retrouver un gros tube de la pop des 90's revisité à la sauce rock. Le groupe l'a fait pour nous et déballe Wannabe des Spice Girls. Hommage ? Clin d’œil crypto-post-ironico-moderne ? D'abord surprise, l'audience s'emballe au rythme de cette surprenante reprise, très lointaine de l'originale. Pourquoi pas.
Difficile également de rester indifférent face à la performance offerte par Sacha. Hypnotique et ténébreux, le chant de la caution féminine du groupe frappe par sa singularité, sa profondeur. Et sa férocité digne d'une PJ Harvey, période Rid of Me (1993). A à peine 20 ans, c'est assez couillu et impressionnant. L'interprétation est très en-dedans, habitée voire en état de transe par moments. Une attitude qui tranche avec la réserve affichée entre les morceaux. Il n'y aura pas eu de discours, de blagues, de déclaration d'amour pour les Modern Talking. Mais une honnêteté salutaire et une bravoure à faire valoir leur musique. C'est déjà beaucoup.
En se rendant au Trabendo, charmante petite salle-navire calée dans le parc de la Villette, on pense à la Maroquinerie, autre lieu foutraque de Paname. A ce concert mémorable où Local Natives était venu défendre, les crocs limés, les pépites de leur premier album, Gorilla Manor (2010). C'était il y a trois ans. Entre temps, les Américains ont tourné comme des fous et surtout révélé un nouvel effort, Hummingbird (2013), un disque moins offensif que son aîné et surtout, beaucoup moins instinctif. Le concert affiche complet et ce n'est pas volé. La réputation live de ces boyscouts n'est plus à faire. La curiosité, bien qu'imbibée dans la quasi certitude de passer un moment agréable, totale.
Au même moment, à quelques mètres de là, Björk distille sa foi cosmogonique en arborant des instruments spécialement créés pour son projet Biophilia. Moins de chichis sophistiqués ici puisque guitares, basse, percussions et batterie servent d'arsenal militaire pour faire mener les spectateurs en cavale furibonde. Et c'est largement suffisant. La troupe a beaucoup de moyens pour elle : des tubes à la pelle, une assistance conquise d'avance et un capital sympathie au plus haut. Alignés comme des bâtonnets Findus sur le devant de la scène - à l'exception du batteur -, les Local Natives en imposent et le message est clair : ils sont là pour se donner entièrement et, si une goutte de sueur de Taylor Rice arriverait sur ton front, toi jeune soldat prostré au premier rang, et bien, considère cette exhalation comme une belle preuve de l'implication du groupe.
Car oui, l'implication est le mot-dièse parfait pour résumer le succès du concert. Les mecs sont en roue libre. L'ouverture You & I, portée par la voix pastorale de Kelcey Ayer, est magnifique. Pourtant, le constat est on ne peut plus clair : ce sont les titres de leur premier album qui se révèlent les plus convaincants. D'une folle intensité, le swing pyromane de Warning Sign - reprise de Talking Heads - est diablement bon. Grosse montée de jus concentré lorsque le groupe répond : "Hear my voice / Move my hair / Move it around a lot / I don't care what I remember", appuyés par les frétillements de la cymbale de Matt Frazier - excellent. Même embellie sur Airplanes ou Wide Eyes, hymnes parfaitement exécutés. Et puis, quand Local Natives revient aux nouveaux titres - c'est quand même eux qu'il s'agit de défendre -, on retombe dans des lieux communs assez chiants : Heavy Feet, Bowery... Mention moyen moins. Les réactions de la foule sont d'ailleurs sans équivoque : l'enthousiasme est plus vivace lorsque sont entonnées les fraîches carrosseries de Gorilla Manor. Il y a subitement moins de spontanéité, moins d'énergie sincère qui fait tout le charme de la formation. Le rappel, bien faiblard, est tout de même sauvé par la rayonnante Sun Hands. Intense, généreuse. Rassembleuse, tonique. Local Natives, bel éclat.
De fait, Hummingbird est un disque trop contenu, trop maîtrisé pour exploser sur scène - Breakers exceptée. Que de lourdeurs sur la pourtant sublime Colombia, qui aurait pu apporter une dose d'émotion bienvenue, mais servie par un son très médiocre, voire insupportable - le niveau des basses, apocalypse dans les tympans. Terminons ce compte-rendu par une fausse note pour garder les meilleures d'entre elles bien frétillantes dans le coeur.
Petit avertissement avant de se plonger dans l'exercice : prévoir une bonne dose d'abnégation et de patience avant de considérer l'effort de l'écoute comme accompli. Pour son septième disque, trois ans après Dust, la déesse de l'électro n'a pas fait dans le confort ni dans la facilité. Toujours en avance sur la concurrence, Ellen Allien a cependant jeté un oeil au rétroviseur avant de lâcher les freins. Le 7 mars 2011, la Berlinoise signait la bande son du spectacle de danse Drama Per Musica, chorégraphié par Alexandre Roccoli et Séverine Rième au Centre Pompidou de Paris. De longs mois plus tard, elle décide de ressortir les dossiers pour retravailler ses pièces : réduire certains passages pour en créer d'autres à base de guitares, de cordes, le tout produit avec ses acolytes Thomas Muller et Bruno Pronsato. Ainsi naît LISmet ses quarante-cinq minutes d'expérimentations sans concession posées sur... une seule piste. R.I.P le mode shuffle et les albums écoutés à la hache. James Murphy nous avait déjà fait le coup en 2007 avec l'EP portant le nom de la durée de la pièce introductive : 45:33. Le tout à la demande de Nike, qui avait sollicité LCD Soundsystem pour composer une playlist accompagnant les adeptes de la marque lors de leur footing. Courir avec LISm dans les oreilles se révèlera plus hasardeux, tant cette musique d'alien n'a jamais paru aussi anxiogène et les « Falling » scandés lors des dix premières minutes n'appellent pas à garder les pieds sur terre. Réussi et attentif, ce premier mouvement, bercé par une guitare lancinante et légèrement réverbée, appelle à la fuite et à l'accalmie. Puis l'ADN de la maman du labelBPitch Controlresurgit avec des sonorités plus robotiques et sombres, en passant par une nébuleuse technoïde entêtante. Il n'y a pas de formule ni de code d'entrée pour apprécier LISm à sa juste valeur. Malgré une complexité d'approche évidente, la liberté avec laquelle Allien avance doit servir de précepte à l'interprétation de l'oeuvre. C'est à la fois la force et la limite de ce type de prouesse : laisser discourir ses envies créatrices au risque d'user un langage auto-satisfait et intransmissible. Mais nul besoin d'avoir tout compris pour saluer le génie.
Qu'est-ce qu'un monde ? Voici le
questionnement philosophique qui submergea ma pensée
lors d'un concours blanc ENS en hypokhâgne, où j’obtins un
valeureux 7/20. C'était en 2005. Sept ans déjà.
A l'époque, Sufjan Stevens n'en avait que faire de ces atermoiements existentiels et "constellaires". Ce qui le rendait effervescent, c'était les Etats-Unis
d'Amérique. Le génie qu'il est se lançait dans une mission
gargantuesque : produire un album (soit vingt chansons et une
heure vingt de montagnes russes sonores) à chaque État :
Michigan, Illinois... Sufjan le primesautier s'arrêta là. Trop gourmand ? Trop mégalomane ?
Si seulement. Passé outre une étrange maladie (qui a presque eu raison de lui)
avec le dévastateur The Age of Adz (2010), l'artiste a prouvé une fois
encore qu'il allait là où ne l'attendait jamais. On espérait tant
que le natif de Detroit nous narre la Californie ou les tréfonds du
Mississippi. C'était bien ne pas se douter de l'hérésie qui toucha
le petit.
A quoi bon s'empêtrer dans des États compromettants lorsque
les planètes sont à portées de main ? Ni plus ni moins, le
stakhanoviste étasunien s'est attaqué à l'Univers. Cette galaxie qui l'obsède tant. Mais pourquoi se coltiner l'odyssée de
l'espace lorsque la Terre à elle seule renferme l'odyssée de
l'espèce ? Il le sait : pour s'extirper du chaos
ambiant, il est bon de prendre du recul, beaucoup de recul. Et
élargir sa focale cérébrale pour tenter de trouver une issue salvatrice. Sufjan
n'a pas peur de la démesure ni du grand saut vertigineux : si,
fussiez-vous enfant, on ne vous avait jamais dit que la France est un
pays et la Terre le bout du monde, jamais vous ne vous
douteriez qu'il ne fallait pas franchir les frontières. Tous les génies le savent : un
monde est avant tout une entité de micro-mondes célestes et olfactifs.
Pas étonnant alors que, accompagné de Bryce Dessner (guitariste de
The National, formation pour laquelle Sufjan a prêté sa voix
d'ange sur High Violet, 2010) et Nico Muhly (bras droit de Björk
et d'Antony & the Johnsons), le défi était trop casse-gueule
pour ne pas s'y frotter : tombé dans un tsunami de critiques
après Age of Adz (trop grandiloquent, trop autotuné, trop tout), Sufjan a
trouvé la parade parfaite : pour éviter de se noyer dans le
flot de merdier ambiant, la seule solution reste encore de déployer
ses ailes et d'aller se réfugier entre la Lune et un satellite de
Saturne.
Une galaxie tourbillonnante d'émotions
Arrivé deux minutes avant le début
des hostilités, l'auteur de ces lignes a failli ne jamais se
remettre de rater son interprète préféré. Que le temps passe
lentement lorsque le métro parisien rame et s'arrête dans des
stations plus informes les unes que les autres, pour enfin se poser à
Ternes et se diriger brinquebalant vers la Salle Pleyel. Décor sobre
et raffiné, le public s'est mis sur son 31, persuadé que le moment
va être segmentant : il y a ceux qui sont amoureux avant même
la première note cosmique, et les aigris qui tweetent : « Bon,
on se fait chier là #Sufjan ».
Sufjan (chant, claviers bidouillis), Bryce
(guitare électrique) et Nico (piano, claviers), donc. Plus un orchestre
paré de trois violons et un violoncelliste (Navarra String Quartet), un batteur (James McAlister), sept cuivres (New Trombone Collective). Ni plus ni moins. La scène, spacieuse et généreuse, se
voit surplombée par une immense masse sphérique représentant chaque
astre narré par les trois compères. Un récital. Le son est irréprochable de bout en bout. Comme si une symphonie
beethovienne nous était jouée aux portes de Mars. L'alchimie
d'attaque entre les seize corps célestes présents sur scène est à
des années-lumière de la folie kitsch et allumée que nous
proposait Stevens à l'Olympia pour sa précédente tournée. L'ogre
joue sur tous les terrains, sans craindre l'apoplexie ou l'indigestion.
Le concert sera immanquable ou ne sera pas.
Ce qui frappe et sidère, c'est la
légèreté avec laquelle Mulhy, Dessner et Stevens soulèvent les
planètes. Entre la précision du second, la discrétion du premier
et la perfection du poucet, une incroyable impression
d'apesanteur s'abat sur la salle Pleyel. Dans Age of Adz, Sufjan Stevens
déchiquetait la moindre de ses particules par des vrombissements et
rythmiques lourdes et appuyées, tandis qu'ici, il envisage l'univers
comme une plume dansante au milieu des cieux. Équilibre et
intelligence d'approche remarquables. Car nul doute qu'au-delà des chansons
(il ne s'agit après tout que de cela), le concept autour de
Planetarium a dû susciter bien des interrogations. L'idée est stevensienne. Vêtu d'un t-shirt et d'un pantalon
lovés de noir, c'est comme si le kid fluorescent d'il y a deux ans
avait disparu. Ce projet, c'est son bébé. Son aversion terrifiante
qui le fait sentir encore vivant, après une maladie foudroyante dont
il se déclare « guéri » (confie-t-il après le concert,
les yeux humides mais le regard fier).
Pas de place pour la modestie ou la
pesanteur mal senties. Le concert démarre ni plus ni moins par
Neptune, peut-être la plus absconse des huit planètes qui composent
ce que l'on connaît de notre galaxie. Ce titre dense et enlevé
offre une entrée en matière des plus convaincantes. Les
fondamentaux sont posés : douceur vocale, frétillements des
instruments avant l'explosion finale, féroce et stupéfiante. Le ton
est donné, et Stevens n'attendra pas plus longtemps pour élever ses
gammes de trois demi-tons. Explorer le système solaire, c'est long
et harassant, pas de temps à perdre dans des tergiversations
épineuses et douteuses. Le trio n'a rien perdu de sa loquacité,
osant à plusieurs reprises des touches d'humour qui détendent
l'atmosphère. Sans trop en faire, ils érigent ainsi un cadre
familier, serein et agréable entre les musiciens et l'audience. On
suit les yeux fermés ces Armstrong, Aldrin et Collins du XXIe
siècle. Le vaisseau est large, et la route est encore longue dans cette mission Appolo 2012.
Jupiter explorée, déjà une première
salve d'applaudissements. « C'est trop gentil »,
déclarent-ils. Mais nous n'avons encore rien vu. Derrière l'arbre
se cache la forêt. Ici, derrière les astres se distillent des
secrets. Jupiter, « the king of planets », lance
définitivement le spectacle étoilé. Lumineuse, puissante et
déterminée, la grosse pomme d'une dizaine de minutes est tout
bonnement exceptionnelle. Chaque instrument est judicieusement en
place et raffiné. Les cordes du violon se frottent à la
coulisse du trombone pour provoquer un bing bang émotionnel. C'est
beau, mais c'est surtout très haut. La prise de risque, invisible,
est pourtant à son maximum. Les dissonances dans les apocopes
flirtent avec la pureté des voix, des mondes que l'on traverse sans
trop se poser de questions. Il y a une grâce infinie qui propulse le
concert dans une dimension stratosphérique.
L'auto-tune, la voix de la facilité
Venus, la planète de l'amour, du sexe
et des relations, brille de mille feux dans le ciel nocturne. C'est
notre âme sœur, l'astre fratricide qui nous veut du bien. Les
éléments virevoltent. D'une
précision hallucinante, Uranus convoque avec maestria la guitare de
Dessner (jusque-là trop discret) et la voix hyper travaillée de
Stevens. Ce dernier commence alors à perdre les pédales. Jusque là
utilisé avec parcimonie, l'auto-tune met les pieds dans la couche
d'ozone en se fichant bien de nos oreilles sensibles sur Mars.
C'est la que le bât blesse : persuadé d'avoir accouché d'un
monstre tentaculaire (son précédent opus), Stevens en fait des
tonnes. Voix trafiquée, attitude adipeuse et paresseuse, l'émotion
du génie américain disparaît comme un brin d'air au beau milieu du
Soleil. Non, le concert n'est pas parfait et tombe parfois dans des
excès bien dispendieux. Comme apeuré par sa propre immensité,
Sufjan se cache derrière l'auto-tune comme un enfant qui fuirait le
grand méchant loup. Et pourtant, la perte vocale du chanteur est
d'une éclatante et superbe intimité, presque trop pure pour être
honnête. C'est lorsqu'il se dissimule dans cet artefact
bidoullonnant que, paradoxalement, Sufjan Stevens devient le plus
humain. Il le dit sans fard : il n'a pas les épaules pour
porter toute la masse universelle, et tombe parfois dans la facilité.
Quitte à nous perdre en chemin. En témoigne le rappel, reprise d' Over the Rainbow d'Harold Alren, tout simplement abominable, qui nous
ferait presque regretter l'horreur quotidienne qui sévit sur Terre.
Les voies de l'auto-tune soit impénétrables, mais Sufjan y fourre
son gros engin sans crainte de donner naissance à un humain aliéné à huit têtes.
Mais lorsque Sufjan Stevens clame : « In
the future, there will be no one / no loneliness outside », on
a juste envie de le serrer fort près de notre cœur meurtri par tant de
justesse. Et les quelques faux-pas relevés ci-dessus ne font
pas oublier la magnificence et la grâce absolues dont sont frappées
des œuvres comme Saturn ou The Earth. La planète satellitaire est
ornée d'une instrumentation de malade mental. Dévastatrice.
L'auto-tune vient une nouvelle fois gâcher le plaisir. Mais peu
importe : une telle ingénuosité musicale classe Stevens et
ses deux acolytes au rang d'extraterrestres. Féerique et enjouée,
Saturn explose dans un final éblouissant. Une apothéose d'étoiles
et d'émotions. Mêmes diagnostic symptomatique pour The Earth, ternie par des
extravagances vocales monstrueuses, mais dont l'anthologie de
l'orchestration surgit de mille feux. Il n'y a qu'une chose moins
parfaite que la perfection : la perfection elle-même. Elle
n'est jamais aussi belle lorsqu'elle est jonchée de doutes, de
failles, de fêlures. Qui peut prétendre explorer l'univers sans
deux ou trois faux-pas et quelques cicatrices qui marqueront à
jamais ? Certainement pas Sufjan Stevens, bien conscient de ses
limites et de sa propre finitude.
Et le voilà qu'il se rêve en professeur
de biologie (« my back-up careeer », rit-il) : la
perspective donne d'ailleurs lieu à un échange d'amabilités
croustillant entre Dessner, Muhly et Stevens, dont la complicité
fait plaisir à voir. On pense par moments à la folle entreprise de
Björk qui déjà avec le sous-estimé Medulla (2004) puis Biophilia (2011), étudiait
le microcosme, le génome et le monde vivant. Planetarium est une
fabuleuse réponse au travail de l'Islandaise. Les deux
projets, bien qu'artistiquement dissemblables, sont scientifiquement
très proches. Nous sommes tous conscients de notre inertie, notre
pourriture et notre mortalité, alors autant en faire quelque chose
et analyser ce qui nous entoure. Car nous n'avons aucune influence
sur ce que nous sommes. C'est une hérésie que de penser le
contraire. En revanche, la nature, les éléments, les planètes
forment toutes les pièces d'une architecture qui, une fois la pierre
enlevée, se suffit à elle-même. Cela s'appelle l'art.
Au fond, Sufjan Stevens nous montre la
voie d'un cheminement logique et implacable : son œuvre Age of
Adz détruisait littéralement la planète. Beau et consciencieux
comme il est, il ne pouvait donc que nous emmener vers ces constellations,
resplendissantes et habitées. Jusqu'où ira-t-il ? Nul le sait.
C'est à la fois terrifiant et incroyablement porteur d'espoir, une
telle rage, une si dense soif de conquête. Car Sufjan nous
questionne : « Y a-t-il une vie dans ces planètes ? ».
La réponse est oui, indubitablement. Car lorsque, pris d'une
lucidité vertigineuse, vous ne savez plus à quel saint vous vouer
pour chercher un sens à ce monde tourbillonnant, dites-vous bien
qu'il en existe d'autres. Inconnus du commun des mortels, mais qui
n'attendent que vous pour jaillir à la lumière diurne.
Venu clore un set époustouflant avant le rappel,
Mercury est inénarrable. Ainsi, la moindre tentative de critique
serait vaine et caduque. Le silence est parfois le meilleur moyen
d'exprimer ce que l'on ressent. Osons seulement dire que ce monument musical
dépasse un Panthéon à lui tout seul. L'un des titres les plus
fantastiques et merveilleux qui m'ait été donné d'entendre. K.O.
éternel.
Reste à savoir si l'odyssée scénique
accouchera d'un album studio. Sufjan le souhaite, mais ses compères
fourmillent de projets. Le temps manque. Et la vie dure. Quoi qu'il
en soit, Planetarium sur disque serait le remède parfait pour
ne pas succomber, non pas à la fin du monde prévu pour le 21
décembre 2012, mais à la folie et l'ignorance environnantes qui rongent
le monde comme une gangrène paranoïaque et amnésique qui aurait
entrepris de dévorer notre planète. Pause. Silence. Reprise.
Chienne de vie, disons-nous. Mais regardons donc ces astres :
ils renferment une collection pléthorique d'êtres étoilés, au corps mort
mais à l'âme armée, emmenés par le maître Sufjan, contre toutes ces vicissitudes qui nous font sentir infiniment petits et si
désespérément humains. Une chose demeure invariable : il n'y aura
qu'une mort après nos innombrables vi(ctoir)es.