mardi 10 juillet 2012

Sufjan Stevens - Planetarium @ Paris

DAYS OFF - Bryce Dessner, Nico Muhly & Sufjan Stevens @ Salle Pleyel (6.07.2012)


Qu'est-ce qu'un monde ? Voici le questionnement philosophique qui submergea ma pensée lors d'un concours blanc ENS en hypokhâgne, où j’obtins un valeureux 7/20. C'était en 2005. Sept ans déjà. A l'époque, Sufjan Stevens n'en avait que faire de ces atermoiements existentiels et "constellaires". Ce qui le rendait effervescent, c'était les Etats-Unis d'Amérique. Le génie qu'il est se lançait dans une mission gargantuesque : produire un album (soit vingt chansons et une heure vingt de montagnes russes sonores) à chaque État : Michigan, Illinois... Sufjan le primesautier s'arrêta là. Trop gourmand ? Trop mégalomane ? Si seulement. Passé outre une étrange maladie (qui a presque eu raison de lui) avec le dévastateur The Age of Adz (2010), l'artiste a prouvé une fois encore qu'il allait là où ne l'attendait jamais. On espérait tant que le natif de Detroit nous narre la Californie ou les tréfonds du Mississippi. C'était bien ne pas se douter de l'hérésie qui toucha le petit. 

A quoi bon s'empêtrer dans des États compromettants lorsque les planètes sont à portées de main ? Ni plus ni moins, le stakhanoviste étasunien s'est attaqué à l'Univers. Cette galaxie qui l'obsède tant. Mais pourquoi se coltiner l'odyssée de l'espace lorsque la Terre à elle seule renferme l'odyssée de l'espèce ? Il le sait : pour s'extirper du chaos ambiant, il est bon de prendre du recul, beaucoup de recul. Et élargir sa focale cérébrale pour tenter de trouver une issue salvatrice. Sufjan n'a pas peur de la démesure ni du grand saut vertigineux : si, fussiez-vous enfant, on ne vous avait jamais dit que la France est un pays et la Terre le bout du monde, jamais vous ne vous douteriez qu'il ne fallait pas franchir les frontières. Tous les génies le savent : un monde est avant tout une entité de micro-mondes célestes et olfactifs. Pas étonnant alors que, accompagné de Bryce Dessner (guitariste de The National, formation pour laquelle Sufjan a prêté sa voix d'ange sur High Violet, 2010) et Nico Muhly (bras droit de Björk et d'Antony & the Johnsons), le défi était trop casse-gueule pour ne pas s'y frotter : tombé dans un tsunami de critiques après Age of Adz (trop grandiloquent, trop autotuné, trop tout), Sufjan a trouvé la parade parfaite : pour éviter de se noyer dans le flot de merdier ambiant, la seule solution reste encore de déployer ses ailes et d'aller se réfugier entre la Lune et un satellite de Saturne.

Une galaxie tourbillonnante d'émotions

Arrivé deux minutes avant le début des hostilités, l'auteur de ces lignes a failli ne jamais se remettre de rater son interprète préféré. Que le temps passe lentement lorsque le métro parisien rame et s'arrête dans des stations plus informes les unes que les autres, pour enfin se poser à Ternes et se diriger brinquebalant vers la Salle Pleyel. Décor sobre et raffiné, le public s'est mis sur son 31, persuadé que le moment va être segmentant : il y a ceux qui sont amoureux avant même la première note cosmique, et les aigris qui tweetent : « Bon, on se fait chier là #Sufjan ».

Sufjan (chant, claviers bidouillis), Bryce (guitare électrique) et Nico (piano, claviers), donc. Plus un orchestre paré de trois violons et un violoncelliste (Navarra String Quartet), un batteur (James McAlister), sept cuivres (New Trombone Collective). Ni plus ni moins. La scène, spacieuse et généreuse, se voit surplombée par une immense masse sphérique représentant chaque astre narré par les trois compères. Un récital. Le son est irréprochable de bout en bout. Comme si une symphonie beethovienne nous était jouée aux portes de Mars. L'alchimie d'attaque entre les seize corps célestes présents sur scène est à des années-lumière de la folie kitsch et allumée que nous proposait Stevens à l'Olympia pour sa précédente tournée. L'ogre joue sur tous les terrains, sans craindre l'apoplexie ou l'indigestion. Le concert sera immanquable ou ne sera pas.


Ce qui frappe et sidère, c'est la légèreté avec laquelle Mulhy, Dessner et Stevens soulèvent les planètes. Entre la précision du second, la discrétion du premier et la perfection du poucet, une incroyable impression d'apesanteur s'abat sur la salle Pleyel. Dans Age of Adz, Sufjan Stevens déchiquetait la moindre de ses particules par des vrombissements et rythmiques lourdes et appuyées, tandis qu'ici, il envisage l'univers comme une plume dansante au milieu des cieux. Équilibre et intelligence d'approche remarquables. Car nul doute qu'au-delà des chansons (il ne s'agit après tout que de cela), le concept autour de Planetarium a dû susciter bien des interrogations. L'idée est stevensienne. Vêtu d'un t-shirt et d'un pantalon lovés de noir, c'est comme si le kid fluorescent d'il y a deux ans avait disparu. Ce projet, c'est son bébé. Son aversion terrifiante qui le fait sentir encore vivant, après une maladie foudroyante dont il se déclare « guéri » (confie-t-il après le concert, les yeux humides mais le regard fier).

Pas de place pour la modestie ou la pesanteur mal senties. Le concert démarre ni plus ni moins par Neptune, peut-être la plus absconse des huit planètes qui composent ce que l'on connaît de notre galaxie. Ce titre dense et enlevé offre une entrée en matière des plus convaincantes. Les fondamentaux sont posés : douceur vocale, frétillements des instruments avant l'explosion finale, féroce et stupéfiante. Le ton est donné, et Stevens n'attendra pas plus longtemps pour élever ses gammes de trois demi-tons. Explorer le système solaire, c'est long et harassant, pas de temps à perdre dans des tergiversations épineuses et douteuses. Le trio n'a rien perdu de sa loquacité, osant à plusieurs reprises des touches d'humour qui détendent l'atmosphère. Sans trop en faire, ils érigent ainsi un cadre familier, serein et agréable entre les musiciens et l'audience. On suit les yeux fermés ces Armstrong, Aldrin et Collins du XXIe siècle. Le vaisseau est large, et la route est encore longue dans cette mission Appolo 2012.


Jupiter explorée, déjà une première salve d'applaudissements. « C'est trop gentil », déclarent-ils. Mais nous n'avons encore rien vu. Derrière l'arbre se cache la forêt. Ici, derrière les astres se distillent des secrets. Jupiter, « the king of planets », lance définitivement le spectacle étoilé. Lumineuse, puissante et déterminée, la grosse pomme d'une dizaine de minutes est tout bonnement exceptionnelle. Chaque instrument est judicieusement en place et raffiné. Les cordes du violon se frottent à la coulisse du trombone pour provoquer un bing bang émotionnel. C'est beau, mais c'est surtout très haut. La prise de risque, invisible, est pourtant à son maximum. Les dissonances dans les apocopes flirtent avec la pureté des voix, des mondes que l'on traverse sans trop se poser de questions. Il y a une grâce infinie qui propulse le concert dans une dimension stratosphérique. 

L'auto-tune, la voix de la facilité

Venus, la planète de l'amour, du sexe et des relations, brille de mille feux dans le ciel nocturne. C'est notre âme sœur, l'astre fratricide qui nous veut du bien. Les éléments virevoltent. D'une précision hallucinante, Uranus convoque avec maestria la guitare de Dessner (jusque-là trop discret) et la voix hyper travaillée de Stevens. Ce dernier commence alors à perdre les pédales. Jusque là utilisé avec parcimonie, l'auto-tune met les pieds dans la couche d'ozone en se fichant bien de nos oreilles sensibles sur Mars. C'est la que le bât blesse : persuadé d'avoir accouché d'un monstre tentaculaire (son précédent opus), Stevens en fait des tonnes. Voix trafiquée, attitude adipeuse et paresseuse, l'émotion du génie américain disparaît comme un brin d'air au beau milieu du Soleil. Non, le concert n'est pas parfait et tombe parfois dans des excès bien dispendieux. Comme apeuré par sa propre immensité, Sufjan se cache derrière l'auto-tune comme un enfant qui fuirait le grand méchant loup. Et pourtant, la perte vocale du chanteur est d'une éclatante et superbe intimité, presque trop pure pour être honnête. C'est lorsqu'il se dissimule dans cet artefact bidoullonnant que, paradoxalement, Sufjan Stevens devient le plus humain. Il le dit sans fard : il n'a pas les épaules pour porter toute la masse universelle, et tombe parfois dans la facilité. Quitte à nous perdre en chemin. En témoigne le rappel, reprise d' Over the Rainbow d'Harold Alren, tout simplement abominable, qui nous ferait presque regretter l'horreur quotidienne qui sévit sur Terre. Les voies de l'auto-tune soit impénétrables, mais Sufjan y fourre son gros engin sans crainte de donner naissance à un humain aliéné à huit têtes.

Mais lorsque Sufjan Stevens clame : « In the future, there will be no one / no loneliness outside », on a juste envie de le serrer fort près de notre cœur meurtri par tant de justesse. Et les quelques faux-pas relevés ci-dessus ne font pas oublier la magnificence et la grâce absolues dont sont frappées des œuvres comme Saturn ou The Earth. La planète satellitaire est ornée d'une instrumentation de malade mental. Dévastatrice. L'auto-tune vient une nouvelle fois gâcher le plaisir. Mais peu importe : une telle ingénuosité musicale classe Stevens et ses deux acolytes au rang d'extraterrestres. Féerique et enjouée, Saturn explose dans un final éblouissant. Une apothéose d'étoiles et d'émotions. Mêmes diagnostic symptomatique pour The Earth, ternie par des extravagances vocales monstrueuses, mais dont l'anthologie de l'orchestration surgit de mille feux. Il n'y a qu'une chose moins parfaite que la perfection : la perfection elle-même. Elle n'est jamais aussi belle lorsqu'elle est jonchée de doutes, de failles, de fêlures. Qui peut prétendre explorer l'univers sans deux ou trois faux-pas et quelques cicatrices qui marqueront à jamais ? Certainement pas Sufjan Stevens, bien conscient de ses limites et de sa propre finitude.

Et le voilà qu'il se rêve en professeur de biologie (« my back-up careeer », rit-il) : la perspective donne d'ailleurs lieu à un échange d'amabilités croustillant entre Dessner, Muhly et Stevens, dont la complicité fait plaisir à voir. On pense par moments à la folle entreprise de Björk qui déjà avec le sous-estimé Medulla (2004) puis Biophilia (2011), étudiait le microcosme, le génome et le monde vivant. Planetarium est une fabuleuse réponse au travail de l'Islandaise. Les deux projets, bien qu'artistiquement dissemblables, sont scientifiquement très proches. Nous sommes tous conscients de notre inertie, notre pourriture et notre mortalité, alors autant en faire quelque chose et analyser ce qui nous entoure. Car nous n'avons aucune influence sur ce que nous sommes. C'est une hérésie que de penser le contraire. En revanche, la nature, les éléments, les planètes forment toutes les pièces d'une architecture qui, une fois la pierre enlevée, se suffit à elle-même. Cela s'appelle l'art.

Au fond, Sufjan Stevens nous montre la voie d'un cheminement logique et implacable : son œuvre Age of Adz détruisait littéralement la planète. Beau et consciencieux comme il est, il ne pouvait donc que nous emmener vers ces constellations, resplendissantes et habitées. Jusqu'où ira-t-il ? Nul le sait. C'est à la fois terrifiant et incroyablement porteur d'espoir, une telle rage, une si dense soif de conquête. Car Sufjan nous questionne : « Y a-t-il une vie dans ces planètes ? ». La réponse est oui, indubitablement. Car lorsque, pris d'une lucidité vertigineuse, vous ne savez plus à quel saint vous vouer pour chercher un sens à ce monde tourbillonnant, dites-vous bien qu'il en existe d'autres. Inconnus du commun des mortels, mais qui n'attendent que vous pour jaillir à la lumière diurne.

Venu clore un set époustouflant avant le rappel, Mercury est inénarrable. Ainsi, la moindre tentative de critique serait vaine et caduque. Le silence est parfois le meilleur moyen d'exprimer ce que l'on ressent. Osons seulement dire que ce monument musical dépasse un Panthéon à lui tout seul. L'un des titres les plus fantastiques et merveilleux qui m'ait été donné d'entendre. K.O. éternel.


Reste à savoir si l'odyssée scénique accouchera d'un album studio. Sufjan le souhaite, mais ses compères fourmillent de projets. Le temps manque. Et la vie dure. Quoi qu'il en soit, Planetarium sur disque serait le remède parfait pour ne pas succomber, non pas à la fin du monde prévu pour le 21 décembre 2012, mais à la folie et l'ignorance environnantes qui rongent le monde comme une gangrène paranoïaque et amnésique qui aurait entrepris de dévorer notre planète. Pause. Silence. Reprise. Chienne de vie, disons-nous. Mais regardons donc ces astres : ils renferment une collection pléthorique d'êtres étoilés, au corps mort mais à l'âme armée, emmenés par le maître Sufjan, contre toutes ces vicissitudes qui nous font sentir infiniment petits et si désespérément humains. Une chose demeure invariable : il n'y aura qu'une mort après nos innombrables vi(ctoir)es. 


mercredi 20 juin 2012

Sigur Rós - Valtari (2012)



"Je n'arrive vraiment pas me rappeler pourquoi on a commencé cet album, je ne sais plus ce que nous essayions de refaire. Je sais que, session après session, on partait en vrille, perdant toute concentration et nous avons failli abandonner, mais ensuite quelque chose s'est passé et a émergé". Ces mots signés Georg Hólm, bassiste du groupe, font froid dans le dos. Penser que nos Islandais préférés aient pu connaître le doute et l'égarement, c'est en soi une bonne nouvelle. De là à envisager l'abandon, c'est plus préoccupant. On avait quitté Jónsi et les siens sur un superbe et anxiogène DVD live, INNI (2011). L'oeuvre de Vincent Morrisset révélait un groupe conquérant, au sommet de sa puissance. Trois ans plus tôt, Sigur Rós nous la jouait gai luron naturiste, à l'image du surprenant single Gobbledigook. Une épopée moins clivante, plus lisible. On était loin de l'hyper-intimité dévoilée sur (  ) (2002). Un tournant ? Une trahison ? Non. Les Islandais ont depuis longtemps perdu leur statut de formation  confidentielle qu'on aime garder pour soi. Vient alors le vertige qui se présente, sans crier gare. Continuer dans la voie facile privilégiée depuis Takk... (2005) ou renouer avec l'ostracisme des débuts ? Valtari (¨rouleau compresseur¨ en islandais) ne tranche jamais. 

Le choc a peut-être eu lieu au mois d'octobre 2011, lorsque Jónsi et Georg s'accordent un moment de répit dans la rue Laugavegur, à Reykjavik. Les deux amis s'échangent quelques mots avant qu'une horde de touristes vienne les aborder. Leur regard complice en dit long : ¨Qu'avons-nous fait pour susciter un tel engouement, au point de ne plus être tranquille dans notre propre ville ?¨ C'est sûrement à ce moment-là qu'ils ont su que la meilleure voie à suivre serait celle du libre-arbitre exempte de toute contrainte. Les gens suivront, ou non. Valtari est un immense pied de nez à tout ceux qui attendait le groupe au tournant. Inclassable, le disque détonne d'abord par cette sensation d'extrême liberté. De longues plages méditatives (huit morceaux oscillant entre cinq et huit minutes), des silences éternels, de la lenteur atmosphérique. Du Sigur Rós comme jamais. Produit par Jónsi et son acolyte Alex, Valtari est moins froid, moins explosif qu'Ágaetis Byrjun (2000). Il n'atteint pas non plus les sommets stratosphériques de ce dernier. Mais qu'importe, plus rien n'est à prouver. Ég Anda démarre par des choeurs christiques avant de laisser place à une escapade onirique rythmée de ¨Youhouuuu¨ si souvent moqués par les détracteurs. L'auditeur se laisse porter, tout simplement. Majestueuse et élancée, Rembihnútur évoque certaines compositions passées d'un groupe en pleine maîtrise. 

Rien ne surprend vraiment. Valtari ne révolutionnera pas le monde. Mais l'album est celui de la cohésion retrouvée, celui qui ressemble le plus à ce que ces gars-là pouvaient et voulaient faire. Varðeldur, d'une douceur exquise, aurait méritée une montée en puissance à la Saeglópur pour marquer l'âme au fer rouge. Dans l'ensemble, on peine à retrouver ces fulgurances qu'on chérissait tant et nous bousculait jusqu'à la folie. L'absence quasi totale de la batterie d'Orri est d'ailleurs regrettable. La production reste pour autant d'une cohérence salutaire, gardée précieusement dans un écrin inimitable. Dauðalogn bouleverse et prouve si besoin en est que Sigur Rós sait émerveiller comme peu y parviennent. Le plus grand reste à venir. Derrière le paysage de fjörds de glace apparaît l'immense Ekki Múkk, à l'introduction cristalline étonnante, d'une magnificence remarquable. Les accords de piano qui deux minutes durant viennent clore le morceau incarnent la discrète flamboyance tant espérée. Et ce qui suit n'est que plus beau. Varúð l'incandescente et ses cordes nimbées de lyrisme, la voix de Jónsi tantôt grave tantôt angélique, et surtout cette batterie (enfin !) qui hisse le morceau vers l'absolu, le magique. Varúð est un chef d'oeuvre. Ce titre a lui seul suffirait à qualifier Valtari de grande réussite. Car, sans être à son sommet, Sigur Rós plane toujours au-dessus des astres. Ce n'est pas une question de distance mais de visée. 

Viser toujours plus haut, pourvu qu'il y ait de la grâce. 

9/10

(Parlophone/EMI)




mercredi 13 juin 2012

Jon Porras - Black Mesa (2012)


Il eût été bien simple et paresseux de cloisonner la musique de Jon Porras sous le label post-rock atmosphérique. Terminologie ô combien galvaudée et vide de sens, qui fait abstraction du visuel que nous donne à contempler l'artiste, dans sa quête insatiable de beauté mélancolique. Car Black Mesa se pose en bande-son d'un film fait de séquences floues et sombres, qu'on aperçoit d'ailleurs, pilotées par Paul Clipson lors des odyssées live de Porras. Il s'avère plus épineux de poser des images sur une bande-son que l'inverse. Car une image amène forcément un son, souvent silencieux d'ailleurs. Mais la musique proposée ici n'offre aucune apparence visible et lucide. Après un premier LP , Undercurrent (2011), distribué à 500 exemplaires, la moitié du groupe Barn Owl poursuit ici son chemin vers des lieux pas sûrs, intrigants donc tentants. Black Mesa symbolise un pont entre deux mondes distincts que tout sépare. 

Sans doute inspiré par Sandy Bull et Neil Young, Jon Porras, dans son style orné de guitares lunaires et flamboyantes, rappelle indubitablement les Canadiens de Godspeed You ! Black Emperor. Sauf que dans les longues plages sismiques de ces derniers, Jon Porras s'arrête aux prémisses, aux cinq minutes introductives et ne s'attaque pas à l'apocalypse. Moins par manque de courage que la volonté de laisser à l'auditeur contemplant le marasme le libre choix de sa destinée. Gaîté intense. Black Mesa demeure indéchiffrable et mystérieux, et délivre cette ambiance poreuse, tour à tour inquiétante et crépusculaire. Les sept morceaux s'écoutent d'une traite, comme un film ou un livre bien écrit. Très structurés, ils débutent par un solo de guitare avant de laisser le rythme se cristalliser et prendre de l'altitude. Mais à aucun moment l'explosion du cratère illustrée sur la pochette d'album n'apparaît. Jon Porras nous laisse alors isolés, désoeuvrés, dans un désert obscur et poreux où seul l'épais brouillard qui nous fait face semble tiré d'affaire.

7.5/10



(Thrill Jockey/Differ-Ant)

samedi 9 juin 2012

Blackout Babies - The Good Things In Life Of Bad Bob (2012)




Elles se sont rencontrées en 2004, sur la scène d'un théâtre de Copenhague. A 16 et 17 ans à peine, Nana Norgaard et Linn Lavinsky se trouvent des atomes crochs dans le théâtre et la musique. "Ulykke !", s'écrie-t-on dans un élan de philanthropie soudaine. Le danois n'est certes pas notre première langue mais oui, ¨Malheur !¨ que ces deux charmantes bouts de femme ne se soit pas cantonnées à l'art scénique plutôt que de s'essayer au carnage en musique. Car dans le genre ¨Je suis tellement glam branchouille et je vais te le prouver avec ma guitare et ma voix suave¨, elles remportent haut la main tous les prix d'interprétation. Marc Collin, producteur du groupe Nouvelle Vague dont elles ont assuré la première partie en 2008, n'a pas su tirer profit du talent des deux danoises. Car le talent, elles l'ont, mais l'utilisent à très mauvais escient. Les onze titres de ce premier LP, qui fait suite à leur EP The Bad Habits of Burned Out BOB (2011), s'enfilent comme des perles en plastique qui grattent un peu trop la poitrine. Nana et Linn multiplient les clins d'oeil à un glam rock certes suave mais tout sauf sincère. La pop des eighties dans tous ses travers. On danse d'un pied sur un rythme discoïde, et dandine l'autre sur une mesure faussement rock. Au final, il vaut mieux laisser tomber. L'entêtante Verte de Jalousie G, en bon single imparable, ne dépasse pas le titre de bande-son parfaite  d'une pub de crème anti-rides pour adolescentes dans le coup  ou du nouveau spot de Free Mobile. Plutôt que de s'atteler à un registre pas novateur mais somme toute efficace, les deux Danoises se vautrent dans une tentative rap-grunge (And They Went To The Bar) ou dans un marasme glam-punk psychédélique (Meat Market) hautement improbables. Il y a tout de même un heureux dans l'histoire : si d'aventure un réalisateur souhaite se lancer dans un biopic sur la bombastique Alison Mosshart, il trouvera en Nana et Linn deux ersatz de la talentueuse VV plus superficiels et vrais que nature. 

3/10

(Kwaidan Records/Differ-ant)

lundi 21 mai 2012

Hannah Cohen - Child Bride (2012)




On a cessé de compter le nombre de midinettes ayant délaissé les défilés de mode pour se reconvertir dans la musique, tellement peu trouvant grâce à nos tympans bien pointilleux. Quelqu’un nous a dit que c’était encore un effet de mode. Serait-ce possible alors de franchir la scène sans se prendre les pieds dans le tapis ? Au diable les doutes car, Hannah Cohen les dissipe tous. Issue d’une famille de poètes et de musiciens, l’Américaine, aussi passionnante à écouter qu’à admirer, a parcouru le monde, tantôt muse de photographes (Richard Prince, Terry Richardson) à New York, tantôt elle-même derrière l’objectif pour délivrer sa vision du Brésil. La belle adule Caetano Veloso. Elle a vite compris que la meilleure façon de briller réside dans la mise en retrait. Incroyablement fluide et intime, Child Bride marque par sa consistance et sa fragilité, mais aussi par l’assurance naturelle de l’ex-égérie. Jamais putassier ni trop intime, l’album dévoile un soin malicieux accordé aux arrangements (piano, guitare, cordes), dosés avec intelligence, sans fioriture mielleuse, qui s’allient à la voix féline et charmeuse de Cohen. Thomas Bartlett (Doveman) à la production, connu pour ses talents de claviériste aux côtés de The National, Antony and the Johnsons et Martha Wainwright, incorpore ici la teneur suffisante pour atteindre l’équilibre entre douceur mélodique (folk et pop) et cohérence rythmique.

 Hannah Cohen s’épanche dans des balades folk où sa voix, envoûtante et lunaire, nous narre les plus belles histoires (Don’t Say, Sorry). Dénué de moments creux, Child Bride est une envolée sereine et majestueuse. The Crying Game, ses arpèges de guitare et ses timides accords de piano, tirent les larmes. Hannah Cohen, plus élégiaque et touchante que jamais, est incroyable dans sa manière à elle de clouer sur place sans avoir à en faire trop ni à surprendre. Irrésistible sur Shadows, elle rappelle Kazu Makino et la grande époque de Blonde Redhead avec Misery Is A Butterfly (2004). Sur le titre le plus pop et élancé de l’album, où elle reprend un morceau de Doveman, elle se fait tour à tour féline, inquiétante et troublante. Boy + Angel et son clavier fantasmagorique, atteint le magique avec sa lignée mélodique pop accrocheuse. Il n’y a pourtant rien de sidérant, pas même de trouvaille béante sur ce premier album. Son évidence, son charme immédiat et sa retenue éclosent sans effort. Telle une fleur qui, avant même de se révéler, s’est déjà imposée comme la plus sensible, entourée de plantes sans teint ni âme. 

8.5/10

(Bella Union/Cooperative Music)



Yppah - Eighty One (2012)




Yppah. Six ans déjà qu’on se délectait de ce talent précoce, parvenu à nos oreilles par la grâce de You Are Beautiful At All Times (2004). Un premier album bâti comme une odyssée sonore, osée et saisissante, quelque part entre les invétérés My Bloody Valentine et le hip-hop samplé de DJ Shadow  sur Endtroducing (1996). Même architecture, en plus rock, sur They Know What Ghost Know (2009), aux fondations solides confirmées trois ans plus tôt. Et puis, Joe Corrales Jr. a décidé, sans prévenir, de chercher l’inspiration à Galveston, sur la côte du golfe du Texas, pour composer Eighty One. Le titre, référence à l’année de naissance du bonhomme, pourrait tout aussi bien indiquer en mètres la chute subie par l’auditeur à l’écoute de ce troisième effort. Tout ce qui faisait l’authenticité et la force d’un artiste de cette trempe s’est subitement évaporé dans les limbes de l’Atlantique. Yppah, conscient d’avoir pris du galon grâce à ces précédentes compositions, gagne ici en immédiateté ce qu’il perd en profondeur. Aucun titre de l’album ne permet de se raccrocher aux contours crépusculaires et fouillés d’anciens morceaux comme I’ll Hit The Breaks ou The Subtitles That Count.  Les sonorités se font plus frappantes, plus sophistiquées que par le passé mais sentent plus le plaqué que la terre sèche. Truffée de samples et de boucles hip-hop, la production froide comme de la glace masque la véritable patte de Corrales et sa mélancolie inspirée.  Si Never Mess With Sunday ou Paper Knife parviennent à séduire, le côté fourre-tout et les moments parasités par des effets creux (R. Mullen) dominent. Evoquons à peine la présence de la chanteuse Anomie Belle, qui plombe un morceau à chaque fois qu’elle y pose sa voix. La virtuosité de Yppah n’est pas remise en cause ni entamée, elle se fait juste cruellement attendre tout au long de ce vertigineux saut dans le vide.  

4/10

(Ninja Tune/PIAS)

jeudi 10 mai 2012

Light Asylum - Light Asylum (2012)



Deux gladiateurs arpentent l’arène, prêts à tout faire virevolter sur leur passage. Armés de mélodies synthétiques et rageuses, la terre prend les contours d’un dance floor mouvant sous leurs commandements. Que personne n’ose riposter, car Shannon Funchess et Bruno Coviello sont bien décidés à tout détruire sur leur passage. Si l’EP In Tension (2011) ne laissait aucun doute sur leurs intentions dévastatrices, ce premier album sonne plus évocateur encore. Au cas où certains voudraient s’y frotter, Shannon Funchess, de sa voix puissante et robotique, prévient : « Charge me / Charge me », répété machinalement sur la flippante Pope Will Roll. Mais pour espérer sortir indemne face à l’arsenal de guerre sonique et couillu, une seule issue : se laisser happer par les rythmes rocailleux, les boucles entraînantes qui font l’atout de Light Asylum. Le flow est ici la meilleure défense possible. Difficile d’y résister sur la fringante Angel Tongue, où le même gimmick inlassablement scandé se meut en danse enfantine et libératrice. 

Sans la classe et le groove naturel de James Murphy, Funchess et Coviello visitent les mêmes terres électro que LCD Soundsystem, avec moins de finesse cependant. Shallow Tears, ses tambours spartiates et son chant final digne d’un opéra rock, comporte tout l’ADN du son de Light Asylum : boucles tapageuses, énergie ébouriffante et grossièreté mélodique.  Le duo est certes imbattable sur ce terrain, il en devient malgré tout prévisible et facile à appréhender, tant les armes déployées se ressemblent (mêmes boucles, même chant) et ne suffisent pas à éviter le bain de sang généralisé. On se rend, regrettant un combat pas très équilibré mais somme toute heureux d’avoir tenu tête au plus vaillant.

6/10

(Mexican Summer/Cooperative Music)