Décembre : l'heure est venue de faire les comptes. Si, qualitativement, l'année musicale ne restera pas dans les annales, la profusion d'albums et notamment les rééditions de classiques ressemblent toujours plus à un enfant mal élevé. Certains y voient une chance pour tout un chacun de percer, d'autres constatent qu'à ce petit jeu, ce sont toujours les mastodontes qui s'en tirent le mieux (sur Billboard pour Taylor Swift, iTunes pour Beyoncé et BitTorrent pour Thom Yorke). Du côté des chansons, la règle reste invariable : rien de plus simple que de partager son titre sur les internets interstellaires, rien de plus ardu d'en créer un qui échappera au trou noir mémoriel d'ici quelques mois. En voici cinquante qui tirent leur épingle du jeu. Un titre par album (sauf pour les cinq meilleurs de l'année, volontairement dissimulés - c'est pas encore Noël).
Petite mais efficace playlist des meilleurs titres de ce premier trimestre 2014, qui n'est pas inoubliable en termes de pépites songs qu'on fredonnera encore dans 20 ans. Pour rappel, le Instant Crush de Daft Punk feat. Julian Casablancas a balayé toute la concurrence en 2013, étant mon titre de l'année. Pas un seul morceau de cette année supplémentaire avant la mort ne lui arrive à la cheville. Mais ces dix-là sont chouettes quand même :
# 10 St. Vincent - Huey Newton
Malgré un album un poil décevant, Annie Clark prouve qu'elle n'a pas sa pareille pour mettre sur pied des compositions complexes, futuresques et malgré tout touchantes. En avance sur beaucoup de monde, cette fille-là.
#9 Bombay Bicycle Club - Feel
LE tube de l'été. Rythmique imparable, joie de vivre dans le sang et bonheur absolu pour les oreilles. Une incroyable constance chez les BBC qui signent un album remarquable taillé pour l'été (mais vous pouvez l'écouter en hiver, aussi).
#8 The Antlers - Doppelganger
Après un album tout à fait dispensable, les Brooklyniens reviennent en force avec un album frappé par la grâce. Emotionnel de bout en bout, vous allez pleurer en mangeant une glace à la pistache sur le parvis d'une Eglise déshéritée. Et vous allez vous sentir bien.
#7 Sisyphus - Take Me
L'album difficile d'accès, enfante un titre tout à fait sublime, touchant et simple. Servi par un clip magnifique (que je n'ai pu retrouver), Take Me met en évidence le talent inhumain de Sufjan Stevens, dont je ne vous ai jamais parlé je crois bien. Le message est passé.
#6 Todd Terje - Johnny And Mary
D'un romantisme à toute épreuve, italien bien plus que norvégien, cette reprise est diablement réussie, portée par le chant vérécondieux de Bryan Ferry. Suffisant pour sauver un album du chaos du dispensable.
#5 Lana del Rey - West Coast
On entre dans le très très lourd. Le cas Del Rey a été réglé et traité ici-même, nul besoin d'y revenir. West Coast, morceau sensuel et désengagé, sidère par son évidence et l'impudeur de Lana. Meilleur titre de la belle depuis Video Games.
#4 Kishi Bashi - Carry On Phenomenon
Kishi Bashi,encore bloqué au rang des confidences, devrait décoller dans quelques années pour accéder au statut de meilleur artiste de sa génération. Cousin éloigné d'Owen Pallett, le phénomène offre un titre incroyable et diablement efficace. Si le chant était irréprochable, ce seraient déjà les 4'04 de l'année.
#3 Sia - Chandelier
Difficile d'évoquer le cas Sia sans penser à son Breathe Me exceptionnel, au générique de la série Six Feet Under. Si l'intro de Chandelier pompe en toute tranquillité le Diamonds de Rihanna - qui avait déjà pompé tout le monde avant donc ça va -, cet énorme tube en puissance réconcilie les fans de l'indie avec les mélodies des divas les plus putassières. Sia est à des années-lumière de la concurrence, Beyoncé non incluse.
#2 Owen Pallett - Infernal Fantasy
Voilà le seul classement de l'année où Owen Pallett ne glanera pas l'or. Si on voit mal qui pourrait venir l'inquiéter au titre de l'album de 2014, cet Infernal Fantasy offre un bel aperçu du talent incroyable qui touche le membre d'Arcade Fire. Dommage que Pallett soit le genre de mec à fingerfucker son public en plein concert. N'est pas Ryan Lott qui veut. Mais quand même, c'est le titre le plus grandiose que vous allez entendre en 14.
And the winner is...
#1 Daft Punk feat. Jay-Z - Computerized
Contre toute attente, après un Random Access Memories qui n'a pas fait l'unanimité - c'est peu de le dire - les Frenchies accompagnés de Mr Carter sortent à la surprise générale ce titre sur l'internet mondial. Claque cataclysmique, le morceau est pourtant étrangement passé à moitié inaperçu. En clair, c'est le seul titre de Daft Punk sorti des sessions RAM qui esquisse une voie de la musique à venir dans les prochaines années, tandis que l'album se complaisait dans un passé janséniste tout à fait éreintant. Immense chapeau les gars, Computerized rappelle les plus belles de Homework. C'était pas gagné.
Si long, vraiment ? A moins de considérer les trois ans qui séparent ce nouveau disque de son prédécesseur comme une éternité. Surtout après trois albums sortis entre 2009 et 2011. Un tel calibrage programmatique a de quoi créer la suspicion. Cela étant, force est d'admettre qu'en trois ans, les Anglais n'ont rien perdu de leur capacité à aligner les tirs debout. Ca dégaine vite et ça vise juste. L'allure à laquelle les dix pépites de So Long, See You Tomorrow se dévoilent et s'imposent d'elles-même fait sauter la notion temporelle en éclats. Désarmant de facilité et d'agilité rythmique, ce quatrième LP ne rompt pas avec ses aînés : il propose juste tout en un peu mieux. Plus soigné, mieux produit (par le leader du groupe Jack Steadman lui-même) et bien plus consistant. Aux écoutes initiales, on reste coi devant ces morceaux imparables qui frôlent le délit d'insolence. Et l'on craint le syndrome Two Door Cinema Club : être séduit par ce qu'on entend, en oubliant d'écouter. Puis oublier, tout court. Un écueil brillamment évité ici, semble toute grâce aux maintes influences et cultures qui irriguent cette musique, composée entre le Royaume-Uni, la Turquie, avec une escale aux Pays-Bas. Empruntant volontiers à la synth pop de Yeasayer (Carry Me) sans pour autant rougir d'une tonalité lyrico-romantique (Eyes Off You), les quatre gars de Bombay Bicycle Club, qui ne dépassent pas les 24 ans, se fichent bien d'afficher une maturité qu'ils n'ont pas tout à fait. La liberté fringante et insouciante, avec les quelques dérapages incontrôlés qu'elle suppose, leur sied bien mieux. A l'image de ces sonorités orientales (un sample d'un film de Bollywood), d'un clavier entêtant et d'un credo (« Just one feeling ») répété à l'envi, qui suffisent à élever le titre Feel au rang de bravoure pop pleine d'audace et de joie cathartique. L'équilibre ici atteint, entre les contraintes FM et l'exigence d'une composition raffinée, devrait inspirer plus d'un club en roue libre à venir.