dimanche 18 novembre 2012

Poor Moon - Poor Moon



Pauvre homme, tu n'es pas à plaindre. La belle Lune, riche et extatique, t'observe. Si les humains et la musique te fuient, elle, suivra toujours tes pas et t'éclairera dans tes ténèbres nocturnes et somnambules. C'est la voie qu'ont dû suivre Christian Wargo, Casey Wescott et les frères Ian et Peter Murray tant cet inaugural album rayonne de mélancolie bienheureuse. Piloté par Jared Hankins et Bernie Grundman (Michael Jackson, Queen, Prince), la galette rappelle tout le monde et personne à la fois. Les deux leaders sont d'ailleurs membres de (feu ?) Fleet Foxes, chauds et réconfortants cousins de Seattle. Et cela s'entend. Le tout premier paysage à s'offrir à nous est Clouds Below, jolie et doucereuse comptine folk et chorale. Le ton brumeux est donné : le ciel est couvert mais le coeur musical est plein de générosité. Très proche d'Andrew Bird le ténébreux (jusqu'aux sifflotements), Poor Moon se dandine comme une étoile, tout en délicatesse. Dandy sur la printanière Holiday, Wargo dit coucou à Pete Doherty en dressant ses ailes auprès de la concurrence, tandis que Same Way, qui démarre par un piano brinquebalant et se nappe dans une solide ambiance, évoque sans doute aucun leur groupe originel, Fleet Foxes. Mais il faut rentrer à présent, car l'incroyable Come Home nous cloue définitivement sur place avec ses voix décuplées et sa guitare sèche enchanteresse, avant que la batterie ne s'emballe pour une balade primesautière, vive et spontanée. Tout en restant dans un registre folk orchestral qui lui sied bien, la formation touche à tellement de genres et d'influences que ça en devient tourbillonnant. Et désopilant. Des écoutes répétées créent une certaine torpeur. Mais de grâce, que c'est léger et beau, parfois digne du Michigan de Sufjan Stevens, réécrit par Wargo et les siens, vue du ciel. Car les paroles, d'une cohérence absolue, racontent une histoire de déchirement, d'amour et d'espoir. Sans fard ni cliché outrecuidant.“Il y a bien souvent un paradoxe entre la façon dont une chanson résonne et ce dont elle parle en réalité", explique Ian Murray. Poor Moon se frotte à des artistes, des planètes plus imposantes que lui. Exquis, pas lisse d'un iota. Il manque seulement un brin de c(a)ra(c)tère. Le corpus sonore demeure excellent, fin et méticuleux. Bats-toi contre les astres, la Lune sera toujours de ton côté de l'hémisphère. Et, entre nous, tu n'es vraiment pas à plaindre pour un splendide premier effort. Toi non plus, ici ou là que tu te trouves, auditeur de mon coeur.

8/10

(Bella Union/Cooperative Music)


vendredi 16 novembre 2012

Get Well Soon - The Scarlet Beast O'Seven Heads


Combien de temps va durer cette belle entourloupe, chers Messieurs ? Cela fait plusieurs années déjà que nous sommes vexés de ne pas avoir vaincu la maladie à l'écoute de vos somptueuses litanies (Vexations, 2010). Pire. On prend goût à cet état mi-joyeux, mi-atrophié qui nous sied plutôt bien. Point de masochisme, juste l'amour de la bataille contre ce fléau avec lequel on s'écharpe depuis des années. Et quelque chose nous fait dire que cela risque de durer une éternité The Scarlet Beast O'Seven Heads touche au divin, à l'absolu. Au miraculeux. Allemand, Konstantin Gropper a commencé son escapade par une série de démos, maxis et EPs (quatre entre 2005 et 2007) avant de lancer le curieux et très remarqué Rest Now Weary Head ! You Will Get Well Soon (2008), qui l'a révélé au grand jour. Touche-à-touche (piano, batterie, guitare, violoncelle), il fait ses premières armes dans le groupe Your Garden, alors simple adolescent. Gropper obtient un diplôme de philosophie et part s'installer à Berlin puis retrouve Mannheim. En 2005, il devient lauréat du prix Erich Fried en Autriche pour avoir mis en musique un poème de l'auteur sus-cité. Über classe.

Accompagné d'une troupe de fer (sept musiciens dont sa sœur Verena Gropper), et des instruments à n'en plus compter, le chef de file et les siens confinent leur œuvre au magique. Rien que la voix qui sent le vécu écorché de Gropper, à la Neil Hannon de Divine Comedy, soigne derechef d'un chagrin de cœur. Magnificence mélodique, arrangements sépulcraux et cathartiques, le tout touche souvent au sidérant. Pour s'en convaincre, une seule écoute suffira. Pour les passionnés, le bouton repeat sera usé jusqu'à la corde. Et pour les pressés, Disney renferme l'un des plus beaux morceaux choraux créés depuis des lustres. The Scarlet Beast O'Seven Heads n'est pas un palliatif : c'est un phare de la nuit, la preuve la plus tangible contre l'inanité. Mais admirez donc ces cuivres époustouflants de justesse de A Gallows. Que dire de plus ? Que le côté intimiste de Oh My ! Good Heart rappelle les spectres de Jeff Buckley et Nick Drake ? Inutile. La toile est admirable. De ces joyaux qu'une chronique rend vaine dans une atmosphère funèbre voire christique, sans être lacrymal ni facile, écoutez Get Well Soon, et bon rétablissement, hein ! Parfois, la folie d'y croire vaut la peine de la souffrance. Mais l'espoir triomphe, toujours, envers et contre-nous.  

9/10


mercredi 14 novembre 2012

Grizzly Bear @ Ancienne Belgique, BXL (4/11/12)


C'est un secret de polichinelle : après l'harassante tournée qui a suivi leur Veckatimest (2009), Grizzly Bear a envisagé la séparation. Les raisons demeurent floues : toujours est-il que les succès critique et commercial découlant cet album (meilleure vente de toute l'histoire du label Warp) a eu de quoi leur donner le tournis. Une remise en question que vivent des dizaines de groupes en ce temps de stabilité économique de l'industrie musicale très douteuse, et probablement le sentiment d'avoir tout donné sur cette excellente livraison. Miraculeusement, Shields (2012) voit le jour et risque de truster les premières places d'un bon nombre de tops de fin d'année. Mérité. L'album est un chef d'oeuvre d'une incroyable évidence. Sauf que. En concert, les Brooklyniens alternent l'excellent (La Cigale 2009) et le mitigé (Olympia 2010), tiraillés entre leur envie de bien faire et la peur d'atteindre le statut d'icône incontournable de la scène indé des dix dernières années.

Leur show à l'Ancienne Belgique à Bruxelles programmé en ce début novembre restait donc difficile à appréhender. L'avalanche de tweets vantant leur prestation au Pitchfork Festival de Paris la veille avait pourtant de quoi rassurer. Mais avec Grizzly Bear, le génial ne suffit pas. Ils font partie de ces groupes capables de faire d'un live une expérience unique et inoubliable. Et l'heure quarante-cinq vécue à leurs côtés à Bruxelles fut au-delà de toutes les espérances. Mais comment la narrer ? Comment décrire l'émotion intense et unique vécue dans cette salle magnifique, l'une des meilleures d'Europe avec une acoustique quasi irréprochable ? Et pourquoi avoir envie de partager ce moment, puisque sans y être, il demeure difficile de comprendre ? C'est là que les sentiments pêchent par leur incommunicabilité. Tentons malgré tout, le groupe mérite (bien plus que) ça.


L'énigme Rossen

Qu'il semble loin le temps où Grizzly Bear tournait en tant qu'opening band auprès de Radiohead. Une expérience salvatrice, enrichissante, à n'en pas douter. Mais les Américains ont aussi su tirer partie de leurs aînés : comme ces derniers, ils réussissent à faire de leurs prestations des moments de vie, non plus un enchaînement de chansons mais plutôt une escapade narrative, faite de moments épiques, d'instants de doutes, et même d'inquiétudes.

Celui qui a fait trembler notre coeur n'est autre que Daniel Rossen. Chanteur à la voix unique, guitariste hors pair, le petit koala de la bande a failli tout faire capoter ce soir-là. D'une humeur massacrante en début de set, Rossen fait la gueule et on ne voit que ça. Il retire ses chaussures en début de concert, se trimballe en chaussettes tout le show durant, et lui demander de sourire demeure aussi improbable que traverser l'Atlantique en snowboard en plein mois d'août. "Daniel, I love you", lance un homme surexcité dans l'audience. Pas un regard, pas un mot, plutôt de l'amertume de la part de l'intéressé. Se dirigeant à plusieurs reprises vers son ampli, Daniel Rossen enchaîne les titres sans y croire. Speak in Rounds en ouverture est d'ailleurs méchamment expédiée. La bande n'a pourtant pas l'air tétanisé comme il le fut à l'Olympia, mais quelque chose cloche, sans doute aucun.


Mais voilà, l'alchimie d'un groupe repose aussi sur un savant équilibre. Et pour cela, on peut compter sur Christopher Bear, époustouflant à la batterie, et surtout Ed Droste, absolument fantastique de bout en bout. L'autre vocaliste de la bande réalise un concert parfait, délivre une énergie communicative, une intensité phénoménale et ses lignes de chant donneraient le frisson à une momie. Le groupe interagit très peu, chacun restant à sa place tandis que Chris Taylor paraît en retrait et qu'on se demande toujours quelle mouche a pu bien piquer Daniel. "I love you even more when you are like this", répète le forcené dans le public. Dany esquisse un regard et un sourire légers. Ce mec doit juste être impossible à combler, et le voir bouder ainsi le rend terriblement craquant, en fait. "Oh, ce n'est pas grand chose, juste quelques problèmes de guitares, mais ça va bien. Je suis content du concert", confie Rossen avant de monter dans son bus de tournée, une heure après le show. Et le bougre a beau sembler avoir fait une indigestion de choux de Bruxelles, il n'en est pas moins extraordinaire. Ces couacs techniques le poussent à sortir des accords de guitare proprement sidérants (Yet Again, dévastatrice) et sa voix n'est jamais plus belle que lorsqu'elle paraît écorchée. Shieds (2012) est leur OK Computer à eux, un monument, plus qu'un disque, donc on est en droit d'attendre un concert à la hauteur des astres. Rossen est éblouissant sur Sleeping Ute, totalement désabusée mais énergique. Le morceau lui colle à la peau. Intelligemment, le groupe interprète plusieurs titres de Yellow House sorti en 2006 (un chef d'oeuvre de plus) comme Lullabye, la sublime Knife ou On A Neck, On A Spit en rappel, sans que la cohérence et l'intensité du show ne soient perturbées d'un iota. Les Grizzly Bear sont immenses et ils comptent bien le faire savoir.

Plus qu'un concert, une chevauchée romanesque

Le public, lui, se montre enthousiaste, respectueux, et offre plusieurs ovations (méritées) au groupe. Celui-ci pioche à l'envi dans tous les pans de sa discographie et joue, à la surprise générale, la somptueuse Shift parue sur Horn of Plenty (2004), leur premier album. On réalise alors que la véritable force du groupe réside dans sa capacité à toucher l'excellence à chaque nouvelle production. A ce titre, le très abouti Veckatimest est peut-être leur talon d'Achille car composé de titres dispensables (défauts que ne comportent pas Yellow House ou Shields, pourtant très différents). Mais la galette resplendit sur scène : les tubes Cheerleader ou Two Weeks sont d'une féroce efficacité. De plus, l'enchaînement I Live With You et Foreground confine à l'absolu. Abrupt et cathartique, le premier titre invite l'auditeur dans une contrée inconnue, très sombre mais brumeuse, tandis que les différentes ruptures du morceau font exploser les guitares comme du magma volcanique. Phénoménal. Et que dire de Foreground, où la voix d'Ed Droste est plus belle que jamais, où la simplicité de la partie jouée au piano n'a d'égale que l'incroyable émotion que ce morceau dégage ?


Mais tout ça, on le savait déjà. Ce qu'on ignorait, et ce pourquoi le concert affichait complet, c'était le potentiel scénique de Shields. Difficile de retranscrire un album à l'évidence ébouriffant sans livrer un concert attentiste et claudiquant. Il n'en fut rien. On n'évoquera ici que les moments d'anthologie, car il n'y a pas eu de mauvais moments lors de cette généreuse soirée (20 titres joués). D'une part, A Simple Answer. A l'humble avis de l'auteur de ses lignes, il s'agit du morceau le moins convaincant de l'album (devant The Hunt cependant, seul titre du dernier album pas joué en live, ça tombe bien). En concert, ce morceau détruit la lithosphère. Energie ! Précision ! Explosion ! Tout est là. L'enchevêtrement des voix d'Ed et Daniel qui vient clore le morceau est l'un des grands moments du concert. D'autre part, l'inénarrable What's Wrong, selon moi le meilleur morceau de toute la discographie des Grizzly Bear. Très jazzy, pénétrante et à la composition complexe, la chanson atteint une grâce insensée, Chris Taylor  sort même son imposant saxophone ! Tout en finesse, ornée de multiples détails, là encore les voix de Droste et surtout Rossen se couplent à merveille. Ca ne tient qu'à un fil, mais ce fil est brodé d'or. Grand, très grand moment dont on ne se remettra jamais. Assez logiquement, Sun In Your Eyes, morceau de 7 minutes, vient clore ce set irréprochable. A la fin du titre, Ed Droste adresse un regard inquisiteur à Daniel Rossen, en mode "Encore un titre ou pas ?". Rossen n'a même pas besoin de parler. Le groupe file en coulisses.

Puis reviennent, sans surprise, pour le rappel. Avec Knife, On A Neck On A Spit, donc, mais surtout le morceau final, All We Ask, joué en version acoustique. Il aura fallu les derniers instants pour voir le groupe se rapprocher, être en totale communion avec eux-mêmes, et encore une fois (promis, c'est la dernière), Daniel Rossen prouve qu'il est l'un des meilleurs interprètes des années 2000. A la fin du spectacle, quatre anges passent, assez ébahis, sonnés et peut-être tout simplement fatigués (c'était l'avant-dernière date de la tournée européenne). Ils ne parlent pas, se contentent de contempler leur oeuvre qui s'impose d'elle-même. Puis soudain, l'un d'eux prend la parole mais seuls ses trois semblables peuvent l'entendre. Et, en un regard, il se dit : "J'ai l'impression que nous avons accompli quelque chose de grand, et je suis content".

Orlando Fernandes



mardi 13 novembre 2012

Animal Collective @ Le Grand Mix, Tourcoing (9/11/12)

Animal Collective @ the Henry Fonda, 25/09/2007

C'était il y a pas si longtemps, en fait. 2008. Animal Collective n'avait pas encore sorti son magistral Merriweather Post Pavilion (2009), leurs fans se comptaient sur des licornes d'un pull XL d'Urban Outfitters... Mais le groupe était déjà grand. Leur concert, pour illustrer la chose, se résumait à deux heures de brouhaha bruitiste complètement hermétique et abscons. Le groupe assume. L'audience un peu moins. Il ne fallait pas compter sur eux pour reprendre leur répertoire sonore, et encore moins leurs tubes, nombreux. La bande de Baltimore envisage la scène comme un territoire d'expérimentations ; le studio n'est là que pour donner un cadre à tout cela (et encore, quand ils ne composent pas via emails forwardés...).

Mais Animal Collective a changé. L'âge ? La paternité ? Leur statut de groupe incontournable de la scène indé ? On s'en fout. Le groupe a de la bouteille, n'a plus grand chose à apprendre de ses pairs ( leurs inspirations démontrent que les quatre fantastiques puisent du côté des racines de la musique) et surtout se fiche bien de plaire ou non. Centipede Hz, leur nouvelle galette, a reçu un accueil mitigé, très loin de l'unanimisme entourant MPP. Un virage radical par rapport à ce dernier : des morceaux plus bruts, plus énergiques, moins pensés mais tout aussi addictifs. Pas étonnant dès lors que leurs concerts aient eux-aussi connu un lifting (très appréciable).

Panda Bear, Geologist, Avey Tare et Deakin ont, une semaine auparavant, livré une exceptionnelle prestation au Pitchfork Festival de Paris. Pour preuve : situé au 20e rang en début de set, je me trouvais derechef aux avant-postes vers la fin du show. Les gens payent 130 euros pour trois jours de festival et quittent un concert fantastique, tranquilou. A Tourcoing, on les retrouve là où on les avait quittés : au sommet. Dans une petite salle bien foutue et un son quasi irréprochable en plus. Tandis qu'il fallait prier les cieux pour avoir droit à un morceau tiré de leurs albums il y a quatre ans (et encore, dans une version totalement retravaillée), David et les siens interprètent quasi intégralement les pièces de Centipede Hz, qui trouvent une régénérescence assez stupéfiante en live. Rosie Oh ouvre gentiment le bal, mais c'est Today's Supernatural qui lance véritablement les canons. D'une brutalité et d'une sensualité à toute épreuve, le titre montre aussi les progrès phénoménaux accomplis par Avey Tare sur le plan vocal. Chaque membre demeure concentré sur son élément, interagit peu avec le public, moins par snobisme (penser que Animal Collective est un groupe élitiste et salopard est la pire des ignorances) que par réelle imprégnation et souci de bien faire. Wide Eyed est l'occasion de vérifier que le bassiste Deakin, longtemps absent, a tout à fait sa place dans le groupe. Le décorum, plutôt intimiste et foutraque est orné d'immenses dents gonflées présentes sur scène (non, Libé Next, il ne s'agit pas d'orteils) (lire ici le pire live report de toute l'histoire de la musique narrée), Avey Tare s'est teint les cheveux en bleu et Panda Bear a dû perdre 5 kilos en une heure (il doit lui en rester 40, à vue d'oeil). D'une cohérence totale, Animal Collective est maître dans l'art de la transition, n'interrompant que rarement les titres, préférant laisser une note au diapason et bidouiller leurs instruments (déjà en train de préparer un nouvel album ?). Les temps morts ? Il n'y en a pas. Le groupe parvient à créer une osmose, à captiver une audience archi-conquise, car ils aiment la musique et surtout la respectent. Ils s'appliquent. Et c'est pas chiant pour un sou.

Mais le clou du spectacle se trouve dans le combo Brothersport / Peacebone. Le premier venait clore de la plus belle des manières Merriweather Post Pavilion tandis que ce second inaugurait leur (sous-estimé à mon goût) Strawberry Jam (2007) et reste l'un de leurs testaments pour l'Histoire. Alors, ce n'est plus à du délire auquel nous assistons : c'est carrément un appel au sexe, à la libération du corps, au génocide de la raison. Dotés d'une exceptionnelle rythmique, ces deux morceaux sont, enchaînés, absolument gargantuesques et prouvent à eux seuls que rien ne remplacera l'expérience live. Le rappel, lui aussi fantastique, allie Cobwebs (les mecs de Baltimore ne sont pas qu'un safari sur pattes, ils savent aussi émouvoir), My Girls (chef d'oeuvre absolu, un point culminant de leur carrière) et Amanita, dans la même veine que Brothersport mais en plus posé, tout de même. Le public, en totale transe, s'oublie, tant l'évidence est palpable : Animal Collective a eu ses hauts et ses bas mais fait figure de groupe précurseur, radical, total. Les souliers étaient, au départ, collés au sol par la bière renversée. Ils sont, désormais, glissants à cause de toute la sueur déversée. Pourquoi attendre l'aube pour s'enivrer dans un swing endiablé ?


mardi 30 octobre 2012

Tom, Mcrae blanche

En six albums, Tom McRae a fait du chemin. Bien plus enclin à se placer au bord de la route plutôt que sous les feux des phares fluorescents, le séduisant Anglais fait raviver le souvenir d’Elliott Smith de façon modeste et mystique. Portait d’un talent (trop) bien caché.




Soyons honnêtes : la tentation était trop grande pour ne pas y succomber. Consacrer cette dernière page à un génie de la pop, méconnu dans nos contrées, mélancolique à souhait. Au regard pénétrant. Oui, James Blunt était à deux doigts de choper la graal et se retrouver béatifié dans ces lignes. C’est finalement un autre Britannique que nous avons choisi de consacrer. Allez savoir pourquoi ! Mais quand même, James, on ne t’en veut pas, et nous savons pertinemment à quel point Tom et toi, vous êtes un peu les meilleurs amis de la galaxie. Parce que bon, tu as beau vendre des millions de disques de plus que lui, mais pour oser chiper toutes les idées de composition d’un autre artiste, il faut d’une part avoir partagé plus qu’une brioche au chocolat lors du goûter et, d’autre part, ne pas craindre d’être taxé de bel usurpateur. Pour rester dans la politesse so british

Divin talent pasteurisé

De nos jours, distiller des nappes de cordes et prendre une voix chevrotante en appuyant comme un forcené sur des touches de piano, suffit à trouver une source de gémellité entre deux musiciens. Rappelons juste que McRae a sorti son premier album en 2000, Blunt quatre ans plus tard. L’anachronisme s’arrête là. Car, à la différence de ses nombreux ersatz qui ont voulu le pasticher dans les années 2000, le musicien peut se targuer d’une discographie, non sans défauts, mais cohérente, belle et constitutive. Son sublime sixième album, From the Lowlands, à paraître, reste dans la continuité de ces précédents opus. En fait, McRae est un charpentier, qui, au fil du temps et des productions, érige discrètement son propre édifice sonore. Là où Blunt empile les briques en prenant bien soin de bâtir sa toiture plus bas que terre. Question de perspective.

Le bougre, 43 ans, en paraît dix de moins. C’est cette illusion de ne pas forcer, de toucher ses morceaux que du bout des doigts, qui donne à ses œuvres une force insoupçonnée, quasi tentaculaire. Fils de pasteurs, McRae s’est dès son plus jeune âge essayé à la guitare de maman pour tenter d’approcher ses idoles, Bob Dylan et Paul Simon en tête. Diplômé de sciences politiques très jeune, il n’attend guère plus pour former son premier groupe : The Ministers of Orgasm. L’Anglais, sobre et raffiné, ne manque donc pas d’humour. Non sans ironie, la biographie de son compte Twitter (@tommcrae) ne dit pas plus que ceci : « Une fois, j’ai eu une chanson dans Buffy et les vampires. Le reste n’a pas de sens ». Sao Paolo Rain, pour être précis. Mais pas que : les séries Skins ou Six Feet Under ont également consacré McRae dans leur générique. Intimement cinématographique, sa musique s’est maintes fois invitée comme bande son de films.

D'une rivière émerge la lueur

Tout a l’air lisse chez le prodige. Tout semble couler comme une rivière aux multiples deltas : « Je suis très attiré par l'eau. Lorsque je cherche l'inspiration, je vais marcher au bord de la rivière ou au bord de la mer. C'est une très bonne manière d'emmagasiner de l'énergie et de se reconnecter avec soi-même. C'est apaisant de penser que quoiqu'il arrive, les rivières continuent de couler », confie-t-il au webzine Sound of Violence en février 2010. De là découlent des titres à l’appellation fluviale, logiquement (Told My Troubles To The River ou Fifteen Miles Down River). Pourtant, l’Anglais exilé aux États-Unis a maintes fois dû changer de label : « La plupart des labels ne s’intéressent pas vraiment à la musique, ils la publient juste. Je suis comme un footballeur, je vais de club en club pour chercher le meilleur. Si l'industrie disparaît, et bien je prendrais ma voiture et j'irais jouer chez les gens. Et lorsque je ne pourrais plus conduire, j'inviterais le gens à venir chez moi. Je continuerais coûte que coûte »Jeremy Thomas McRae Blackall, de son vrai nom, a le sens de la formule et de l’aphorisme bien senti. Rien d’étonnant dès lors que le journal britannique The Observer le charge d’écrire un article sur le Niger, en 2005. De ce séjour en Afrique, il en revient avec un article phénoménal sur la famine, intitulé : « Ce n’est pas seulement une énième volonté de Dieu – C’est la pauvreté enraciné. Poignant. Alors qu’importe si l’artiste a connu quelques balbutiements dans sa discographie et lorgne à de rares reprises vers la sensiblerie. Tom Mcrae sait toucher comme peu y parviennent. Élégiaque et onirique, la route semble toute tracée pour lui : un sentier continu ou nature et grâce ne font plus qu’une. Tom, prends Mcrae blanche et dessine-nous un songe à écumer


mardi 2 octobre 2012

Sufjan is back !

Happy Holidays! On November 13, 2012, Asthmatic Kitty will release (another!) Christmas box-set extravaganza by Sufjan StevensSilver & Gold: Songs for Christmas, Vols. 6-10, a compilation of 5 EPs recorded between 2006 and 2010.

Expanding on the tradition of the first box-set (Songs for Christmas, Vols. 1-5 from 2006), Silver & Gold is a generous document of five more years of holly-jolly jubilee undertaken by Sufjan and his various musical cohorts. Originally intended as gifts for family and friends, these musical snapshots have been re-mixed and re-assembled in an exquisitely-designed gift box containing all the Yuletide pleasures money can buy: Christmas stickers, temporary tattoos, lyric sheets and chord charts, a paper ornament, an apocalyptic pull-out poster, photos, illustrations, and extensive liner notes—a veritable Christmas feast for the eyes and ears.

The album features collaborations with a running line-up of friends and musical peers, including Aaron and Bryce Dessner (The National), Richard Reed Parry (Arcade Fire), Cat Martino (Sufjan’s right-hand woman on all things Age of Adz), Sebastian Krueger (Inlets), Gabriel Kahane, Vesper Stamper, and members of Danielson (Daniel, Elin, Lilly, and Ida). Sufjan’s indelible aesthetic maintains the album’s center of gravity, resulting in an abundant compilation (nearly 60 tracks) that investigates the canon of devotional hymns and holiday pop songs with reckless abandon (totaling nearly three hours of music).
Silver & Gold will be available in digital download, as a CD box-set, and a vinyl box-set.
The CD and vinyl box-sets will be available through your local record store.
You may also preorder a slightly more expensive but slightly more fun Mail Order Limited Edition Boxset directly from Asthmatic Kitty, which will include  a special set of gifts due to arrive before Christmas 2012 (available only to US/Canada/EU only).

CD Boxset & Digital Available November 13th, 2012.
Vinyl Boxset available some time later this year or early 2013.
Read more information | Visit sufjan.com

CD Contents:
1. Five CD EPs (Gloria, I Am Santa’s Helper, Christmas Infinity Voyage, Let It Snow, Christmas Unicorn)
2. Christmas stickers
3. Temporary tattoos  (non-toxic & safe for children)
4. A paper ornament (self-assembly with directions)
5. An apocalyptic pull-out poster
6. Song lyrics and chord charts (sing along with your friends and enemies)
7. Hallucinogenic photographs and psychedelic graphic design (by Sufjan Stevens, drug-free since 1975)
8. Extensive liner notes (essays by Sufjan Stevens and Pastor Vito Aiuto)
Vinyl Boxset Contents:
1. Five EPs on 6 vinyl discs
2. Christmas stickers
3. Temporary tattoos
4. A paper ornament
5. An apocalyptic pull-out poster
6. A 40-page Christmas songbook with vocal and piano reductions
7. A Christmas coloring book
8. Hallucinogenic photographs and psychedelic graphic design
9. Extensive liner notes
Mail Order Vinyl Boxset Edition Contents:
It’s a surprise!

La nuit lui appartient


Auteur du Radeau (2003) et du Héron de Guernica (2011), l'Isérois Antoine Choplin revient lors de cette rentrée littéraire avec une œuvre mirifique. D’une simplicité touchante et d’une féroce portée existentielle, La nuit tombée relate la catastrophe de Tchernobyl de façon rare, unique. Critique et entretien.


Gouri a pour seul bien matériel sa moto, attelée à une remorque, vide et bringuebalante. Le protagoniste du roman La nuit tombée d'Antoine Choplin n'a qu'une idée en tête : retourner sur les lieux de la catastrophe de Tchernobyl. Retrouver son ancienne demeure ravagée et, surtout, mettre la main sur cette porte. Une porte quelconque, si ce n'est qu'elle renferme des écrits que Gouri et sa fille, défunte après le drame écologique survenu en Ukraine en 1986, se plurent à marquer de leur empreinte. Rien ne l'arrête, pas même un service de sécurité vilipendant et peu indulgent. La quête de Gouri est d'une pureté exceptionnelle : refermer cette porte afin de ressusciter le souvenir de sa fille, d'acquérir ce bien qu'ils ont partagé, il fut un temps. Qui, en 2012, peut raisonnablement se satisfaire d'une porte ? Cet objet quotidien est l'un des seuls que l’on ouvre et ferme avec une attention particulière. À l'instar de ses propres souvenirs. Le souvenir, point névralgique de l’œuvre, prend ici un caractère unique. L’auteur a beau s’appuyer sur un événement plutôt récent, son œuvre a tous les traits d’un classique intemporel : « Je n’emploie jamais le terme de Tchernobyl dans mon récit, car c’est avant tout l’histoire d’un homme qui se bat seul contre tous pour faire revivre sa fille », explique Antoine Choplin. La porte, très connotée symboliquement, représente le lien entre trois générations : le père de Gouri, Gouri lui-même et sa fille. Un objet et une atmosphère fantomatiques, à l’image des lieux comme Pripiat, ou les personnages, aux traits physiques rarement décrits. Sur ces terrains célestes et décharnés, « la terre s’enterre » comme des humains : « Au-delà du déracinement et de l’exil, il s’agit surtout d’enfouissement, avec cette volonté de faire disparaître les choses et les événements. »


Nasdrovia !

L’erreur serait d’envisager La Nuit tombée comme un précis scientifique ou un travail d’historien. Bien moins ambitieux mais tout aussi fondamental, le récit se place au plus près des sentiments, des souvenirs et de l’humain. La nuit ajoute une atmosphère particulière au tout. D’ailleurs, la narration s’inscrit dans un laps de temps très court (une soirée et une journée, tout au plus). Elle ne repose pas sur des cendres froides : l’écrivain s’est rendu sur les lieux à l’automne 2009. Il a pu rencontrer quelques témoins de la catastrophe, toujours très affectés : « Je n’ai pas fait un travail de journaliste ; mon but était surtout de comprendre ces personnes et de partager des instants avec elles, autour d’un verre de vodka ou en chantant. » En toute pudeur et simplicité. L’alcool, qui tient une place prédominante dans le récit, s’inscrit dans un rôle tant cathartique que désinhibant, mais avant tout fédérateur : « C’est un levier d’évasion », tranche Choplin. Profondément humaniste, le livre rappelle parfois les grands récits américains du XXe siècle, dans l’aspect percutant et sans compromis de la narration. On est bien loin des longues descriptions hagiographiques auxquelles les Russes (Dostoïevski, Toltsoï) nous ont habitués, avec passion.


   Se souvenir contre l'oubli

Véritable réflexion sur l’héritage des souvenirs et des biens, sur l’environnement qui nous entoure et sur la mémoire, La Nuit tombée réussit à surpasser l’obstacle périlleux de l’ancrage dans le temps. Choplin aurait pu tout aussi bien narrer la quête d’un homme pour retrouver un parent ou un proche perdu de vue, il aurait été tout aussi convaincant. Sans doute aucun, il est aisé de rapprocher cette sortie littéraire du débat incendiaire à propos du nucléaire. « Ma grande crainte est que les lecteurs puissent penser que j’ai profité de ce débat pour publier mon livre afin de lui donner un certain écho. Ce n’est absolument pas le cas », répond-il, avec honnêteté. « J’ai bien évidemment mon opinion sur ces questions, mais ce n’est ni la visée ni l’objet de mon roman. » Bien sûr que les lecteurs penseront à la catastrophe de Fukushima ou plus récemment et moins dramatique, celle de Fessenheim. Mais point d’opportunisme n’est à déceler ici. Seulement le souci scrupuleux de coller au plus près de ses personnages. Il n’est d’ailleurs guère étonnant qu’Antoine Choplin ait choisi le métier d’écrivain pour son protagoniste Youri. Quel meilleur artiste que le poète pour retranscrire les souvenirs de témoins endoloris par la perte tout en offrant un héritage dont il se fait l’acteur ? Un héritage qu’il se doit de transmettre pour ne pas se laisser berner par l’oubli, l’ignorance et extirper l’infiniment brillant de cette ineffable catastrophe écologique et humaine.

La nuit tombée d'Antoine Chopin, éd. "La fosse aux ours" (2012).