La première impression n'est pas des plus réjouissantes : une cover d'album où pose un jeune homme (Peter Peter en l’occurrence) tout droit sorti d'un clip de promo pour Abercrombie, un patronyme doublé (on pensait la liste exhaustive et définitivement scellée depuis 2012) et des noms de titres alambiqués dignes de jeunes écrivains français en fleur (Tout Prend Son Sens Dans Le Miroir, Le Monde N'y Peut Rien, Une Version Améliorée de la Tristesse...). A l'écoute du deuxième effort du jeune Québécois, un peu de clémence s'impose. A la folk dépouillée et confidentielle de son Peter Peter (2011), produit par Howard Bilerman (qui a travaillé avec Arcade Fire, A Silver Mt. Zion et Vic Chesnutt), l'artiste explore une pop disco un cran plus novatrice et recherchée. Le titre-album ou Les Chemins Etoilés dévoilent une flopée de boucles ornées par des synthés surannés. La voix légèrement androgyne aime à répéter les mêmes motifs, à susurrer des mots cajoleurs et joliment naïfs, en français. On sent ici et là des bribes d'influences, des hommages discrets glissés à Daho ou Jacno (Barbès-Rochechouart) bien plus qu'à la constellation indie made in Montreal. Si le tout s'avère plutôt plaisant à l'écoute et la présence du saxophoniste Adam Kinner sur quelques titres se révèle du plus bel effet, la production trop proprette ainsi que le manque d'originalité et d'audace de ces dix titres laissent une ultime impression de déjà-entendu. Charmant mais pas franchement imposant.
Dans la famille des crooners-groovers-dubstepers, plus que féconde depuis quelques années, je demande le nouveau-né. Mais pas le dernier venu. Cousin éloigné de James Blake, Sampha voire même Gotye (avant que celui-ci n'ait pris l'habitude de connaître quelqu'un), Matthew Hemerlein n'a pas volé sa place dans cette cohorte que l'on pensait surpeuplée à n'en plus pouvoir. Avant de rejoindre ses pairs, ce jeune Californien a fait un détour par le Cambodge, Bali, les Etats-Unis, Londres et même Tokyo pour mettre en boîte son tout premier opus, Blue Film. Sans révolutionner le genre, Lo-Fang surprend et enthousiasme à plus d'un titre. Il y a cette voix d'abord, brumeuse et sensuelle, qui semble surgir d'une table de violoncelle ou d'une étoile polaire, utilisée subrepticement comme un instrument à part entière. Jamie Woon et son groove vocal inné ne se cache pas loin de là (évidente gémellité sur Light Year). Cette magnificence vocale (quel falsetto!) se pose au service d'arrangements minutieux, tantôt psyché, tantôt plus électroniques. Sur Look Away, la rencontre d'une boucle de synthés et d'une mélodie accrocheuse prend un tournant bien senti lorsque surgissent une ligne de guitare étincelante et un violon gracile. Cette présence de cordes est l'une des grandes habiletés de ce Blue Film : insuffler une dose de classicisme à des titres aux teintes modernes et synthétiques. La clé de voûte de l'album #88 et surtout la superbe reprise de You're The One That I Want, thème de Grease entendu ad nauseam,l'illustrent avec brio. Et beaucoup, beaucoup de classe.
Avec Moderat, faire de la musique n'a rien d'une partie de plaisir. C'est précisément sur la base de ces divergences que, un peu paradoxalement, le projet persiste et prouve son bien-fondé. La réunion de ces pionniers de la scène électro berlinoise oppose frontalement deux conceptions de la « berliner touch ». Depuis son superbe Walls (2007) jusqu'au tout récent Krieg Und Frieden (2013), Sascha Ring déploie une electronica pop parfois tourmentée mais d'une limpidité saisissante. De leur côté, Gernot Bronsert et Sebastian Szary (Modeselktor) sont plus adeptes de grosses basses, d'ambiances froides et entêtées. Difficile dès lors de trouver une ligne directrice permettant à ces deux mouvances de converger vers la splendeur. Son prédécesseur y parvenait, à l'avantage de la motion selektorienne. Ici, Ring prend du galon, se montre plus volontariste et décidé à faire entendre sa voix. Sa présence accrue sur le plan vocal distille une lumière aérienne sur des beats compressés et cliniques (Gita). Même les boucles les plus rêches en apparence contiennent une touche scintillante qui les extirpe de la noirceur totale (Therapy). Si ce deuxième album est moins vif et éclatant que son prédécesseur – nul mastodonte sonore de la trempe de A New Error à recenser - il gagne en dextérité, capable d' envolées atmosphériques nappées (Milk). Ce ne fut pas de tout repos, mais Moderat a trouvé un peu de paix intérieure.
A chaque apparition, son frisson. Sur
l'illustration de Valtari (2012),ce bateau fantomatique, au beau milieu d'un no man's land
crépusculaire, annonçait l'apaisement d'une musique pourtant conçue
dans la douleur. Sigur Rós
a évité l'implosion de justesse pendant l’enregistrement. A peine
un an plus tard, les voilà prêts à en découdre. A nouveau. Le
navire n'a pas sombré malgré le départ de Kjartan Sveinsson. Au
contraire, il a tracé sa route vers là où personne n'avait pu
anticiper pareille destinée. Car là où leur sixième effort
surprenait par une continuelle accalmie qui n'aurait pas fait bouger
les océans, Kveikur détonne par son ampleur considérable.
En un laps de temps réduit, Jónsi
et les siens font voler en éclat toute la pesanteur atmosphérique
de leur palmarès discographique, pour mieux la sublimer. La
chevauchée sonore entreprise ici atteint désormais un chaos enfoui,
entre les frémissements des plaques tectoniques et les splendeurs
souterraines. L'instrumentale Var et sa voluptueuse mélodie
au piano offre, en toute fin d'album, le seul moment de répit d'une
ébouriffante épopée où les explosions fulminent. Comme cet
étrange vapeur qui flotte suite aux moments d'euphorie. Brennistein
et ses puissantes guitares en acier font trembler les sens, contrées
et renforcées par une ligne de cuivres en apnée. L'album poursuit
de manière inespérée le cataclysme entamé avec Agaetis Byrjun
(2000), album dont chaque seconde érigeait une cité en devenir.
Dans sa course galopante truffée de beats terrassants, Yfirborð
redonne au trio ses attributs de pionniers. On retrouve une plénitude
sonique qui leur est propre sur la rayonnante Isjaki, ainsi
que ces ambitions architecturales dans lesquelles ils
excellaient tant. Tant à retenir de cette frénésie d'envolées, à
commencer par la cohésion et la force centrifuge d'une œuvre
construite d'une poignée de fer. Sur l'un des sommets de l'album, le
bain de sang provoqué par cette armada de guitares électrifiées
débouche sur une splendeur inédite (Kveikur). Elles
s'entrechoquent, se dévorent jusqu'à atteindre une magnificence née
de l'impact (Rafstraumur). Grâce aux prouesses vocales de
Jónsi et à une
production remarquable, l'atmosphère n'est jamais suffocante. Notons
le phénoménal apport de Orri Páll Dýrason à la batterie, après
avoir été quasiment contraint au mutisme sur Valtari. Quel
bonheur de voir les Islandais repartir en cavale, le feu aux
trousses, et signer leur plus bel album depuis fort bien longtemps.
Il fallait la voir en mars dernier,
accompagnée de quatre musiciens en totale harmonie, hypnotiser la
scène du Carmen telle une déesse noire aux pleins pouvoirs. Pour sa
toute première performance live en France, Laura Mvula n'a pas eu de
mal à confirmer la pluie de dythirambes dont elle fait l'objet
outre-Manche. La comparer à Nina Simone, n'est pas forcément lui
rendre service, mais soit. Diplômée du conservatoire en Angleterre,
Mvula s'est essayée à l'enseignement avant de prendre conscience,
en tant que réceptionniste à Birmingham, que son destin était
ailleurs. Car ce Sing To The Moon, première œuvre
kaléïdoscopique de cette Britannique de 26 ans, sonne comme une
implacable démonstration du talent multiforme de son auteure.
Marquée par les monstres sacrés du jazz et de la soul comme Miles
Davis et Nina Simone, l'artiste évite pourtant la récitation
académique en offrant une œuvre soul éminemment personnelle,
portée par une fraîcheur et une liberté assez frappantes. Le
single Green Garden contient
toute la superbe de Mvula : une voix vénéneuse et magistrale,
une signature rythmique addictive à base de clap clap à
contre-temps. L'album enfile les perles de composition dont la grande
réussite se trouve dans la singularité des orchestrations, dans ce
travail collégial en symbiose. C'est d'ailleurs dans la richesse
instrumentale que tout prend sens, quand la discrète contrebasse
accompagne ces notes cotonneuses au xylophone, le tout magnifié par
des cordes de jouvence (Sing To The Moon, Like The Morning
Dew, Is There Anybody Out There?).
Laura Mvula, radieuse toujours, jamais prétentieuse, rejoint le
groupe de ces petits génies modernes (James Blake, Janelle Monáe,
The xx) qui n'ont guère besoin que d'un premier album pour assurer
leur postérité. Déjà grande, bientôt immense.
Faut-il se munir d'un manuel
d'onirologie et se farcir l’œuvre intégrale de Freud pour aborder
ce Recurring Dream ? Aucunement. Connaître la
signification d'un rêve qui se répète ne le rendra pas moins
obsessionnel. En revanche, il est fort à parier que celui offert ici
par les membres d'Implodes sera source de monomanie aigüe. Très
franchement, on n'imaginait pas les Américains capables d'un tel
happening onirique. Au temps de leur premier album, le croisement
entre post-rock brumeux et shoegaze parcimonieux constituait déjà
une belle marque de fabrique. Black Heart (2011) ressuscitait
le spectre de My Bloody Valentine (le titre Experiental Report
était un clin d’œil appuyé à Sometimes). Les Irlandais
ayant depuis donné un magnifique signe de vie, il était temps pour
Implodes de prendre un envol encore plus éclatant. C'est chose faite
avec ce retentissant deuxième album qui, bien que fidèle à la
trajectoire amorcée par son aîné, fait un sacré bond en avant
entre deux foulées sur les satellites. Le groupe de Chicago fait
tout un peu mieux qu'avant : plus ample, plus focalisé et
volumineux, et résolument plus beau. A gros coups de réverbe limée
dans un flot discontinu de riffs saturés, les guitares
s'entremêlent, se brûlent le manche et laissent une image de
torture en tête (You Wouldn't Know It). Ce sont précisément
ces entre-chocs sonores rompus jusqu'au désespoir (Necronomics)
ou préférant la voie de la conquête sonique (Scattered In The
Wind, très Pink Floyd dans l'âme) qui insufflent l'impact qui
manquait alors à la formation pour briller. La cohésion de ces onze
épopées sombres mais jamais noires est assurée par un remarquable
effort porté aux ambiances et les empreintes vocales de Matt Jencik
et Emily Elhaj (dont l'écrin n'est pas sans rappeler celui de
Victoria Legrand de Beach House sur Sleepyheads). Et lorsque
l'atmosphère se fait trop oppressante, quand l'implosion semble
inévitable, Implodes reprend le large avec des choeurs
insaisissables hissés très haut par une guitare scintillante
(Prisms And The Nature Of Light). Par sa puissance, son
énergie et sa beauté - il suffit d'écouter l'exceptionnelle Ex
Mass pour s'en convaincre -, Implodes fait durer le rêve bien
après le redouté moment du réveil.
Un single prévu début juin, un premier EP bouclé et des labels à démarcher. Les Parisiens de Cheri Cheri Jaguar (le bassiste du groupe est un ami) débutent mais l'épreuve du live a déjà été passée avec brio.
Fraîchement débarqué de New York, parti enregistrer le tout premier EP avec les autres Cheri Cheri Jaguar, au Strange Weather Studio, Alex, le bassiste du groupe semble satisfait mais prévient : "On n'a pas prévu de faire des concerts". Malaise. Deux mois plus tard, le groupe se produit pour la toute première fois sur la scène du Tigre Club, à Paris. Le contraire aurait surpris et déçu, tant les titres destinés à sonner "comme dans une cathédrale, mais sous l'eau", semblent taillés pour l'expérience live. Bruts, saillants et passionnés.
Passionnés, à l'évidence. Un baptême scénique reste souvent délicat à anticiper. Ce gouffre qui sépare l'inconnu de l'instant peut se révéler excitant ou tout aussi bien paralysant. Autant ne pas tenter de tout contrôler et de s'employer comme s'il n'y aura pas de prochaine fois, car rien ne se passera comme voulu. Les quatre membres de Cheri Cheri Jaguar avaient-ils envisagé de remonter sur scène pour un rappel chaudement réclamé par le public ? Non. Se partager une bouteille d'eau à quatre sous une chaleur étouffante ou omettre de donner le nom de leur groupe durant le concert font aussi parti des aléas d'un soir.
Ce sont ses bribes d'impromptu qui font aussi le charme de ce premier live qui en appellent d'autres. Pendant près de 45 minutes, Sacha (voix), Malik (batterie), Arthur (guitare) et Alex (basse) délivrent un set calibré, sans temps mort. Leurs compositions new wave/shoegaze/rock résolument anglophiles brillent par leur immédiateté et leur fougue. Mais le stress est palpable, d'entrée : la cadence rythmique de RIP en ouverture est hasardeuse et le titre expédié, ne laissant ni le temps ni l'opportunité de l'apprécier. Les bases sont néanmoins solides et font mouche sur la plupart des morceaux : des riffs de guitare bien pensés et étincelants, une belle osmose entre la batterie et la basse... Et toujours, ces titres percutants, sans fioriture ni posture à l'image de l'imparable Walk/Don't Walk au chant fiévrieux et rageux et sa superbe architecture sonore. On sent cette volonté de défaire les morceaux de leur cadre spatio-temporel, pour s'élever et frapper longtemps après leur exécution. On pense alors aux divines escapades de New Order et, plus récemment, de DIIV - d'importantes références dans l'ADN de Cheri Cheri Jaguar.
En revanche, on n'aurait pas penser à retrouver un gros tube de la pop des 90's revisité à la sauce rock. Le groupe l'a fait pour nous et déballe Wannabe des Spice Girls. Hommage ? Clin d’œil crypto-post-ironico-moderne ? D'abord surprise, l'audience s'emballe au rythme de cette surprenante reprise, très lointaine de l'originale. Pourquoi pas.
Difficile également de rester indifférent face à la performance offerte par Sacha. Hypnotique et ténébreux, le chant de la caution féminine du groupe frappe par sa singularité, sa profondeur. Et sa férocité digne d'une PJ Harvey, période Rid of Me (1993). A à peine 20 ans, c'est assez couillu et impressionnant. L'interprétation est très en-dedans, habitée voire en état de transe par moments. Une attitude qui tranche avec la réserve affichée entre les morceaux. Il n'y aura pas eu de discours, de blagues, de déclaration d'amour pour les Modern Talking. Mais une honnêteté salutaire et une bravoure à faire valoir leur musique. C'est déjà beaucoup.