jeudi 4 décembre 2014

Top 2014 Tracks (20 -> 11)

Ou comment le R'n'B et le rap ont définitivement conquis mon coeur (et mon sens du twerk) en 2014.




#20 Thom Yorke - Interference 

Malgré l'annonce surprise et un modèle de vente alimentant des longread tous plus chiants les uns que les autres, Tomorrow's Modern Boxes est une grosse déception (surtout quand on le compare à The Eraser, 2006). Pourtant, la patte Yorke fonctionne sur Interference, morceau vérécondieux où les accords sont faits de cristal. On y trouve tous les ingrédients qui font du leader de Radiohead un compositeur hors pair : minimalisme électro, voix intouchable, atmosphère onirique.  Espérons cependant que Thom Yorke en ait encore sous la pédale : le dernier album du quintet d'Oxford (actuellement en studio) n'aura pas droit à la sortie de route.



#19 How To Dress Well - Pour Cyril 

Voilà un titre qui ne laisse pas indifférent : pour les uns mièvrerie hipstérique lacrymale, symphonie bouleversante pour les autres, choisissez votre camp. Tom Krell n'est pourtant pas né de la dernière pluie, et sa livraison prouve qu'il n'a cure de l'image ici renvoyée. Epris d'un élan d'évasion, il s'autorise des relents de romantisme eighties et des sons saturés en fin de titre. Il faudra se lever tôt pour mettre un frein à ses belles névroses. Ne comptez pas sur moi pour l'en empêcher. 



#18 Jamie xx - Sleep Sound

Fidèle à lui-même, une nouvelle toune du membre de The xx est toujours un événement en soi. Sans revenir sur les multiples qualités de ce petit génie, notons seulement l'équilibre bringuebalant sur lequel Sleep Sound repose. Pas cinématographique pour un sou, les compos de Jamie Smith, pionnier du label Young Turks, flottent telles des aquarelles : une petite touche par-ci, une autre pour soigner un arrangement, le geste est délicat mais résolument artistique. La production est irréprochable. Ta virée nocturne aux abords du bois dormant a désormais une belle bande son. 



#17 Drake - 6 God

Comme pour rappeler que le jeu ne se fera pas sans lui, le Canadien a lâché trois morceaux il y quelques semaines, à la surprise générale. Autre surprise : ils sont tous les trois énormes. On n'en attendait pas tant de ce Raymond Poulidor du rap, souvent acculé aux memes ou à la position d'outsider (ou comment-masquer-mon-érection-face-au-boule-de-Nicki dans le clip d'Anaconda). 6 God et son beat frénétique en acier annoncent la couleur. Tandis que KanyeKendrick, et Frankie ont déjà annoncé leur retour pour 2015, Drake sera aussi de la partie et ne se contentera pas du banc de touche. Fin du game ?



#16 Caribou - Seconde Chance

Déjà haut (depuis Swim il y a quatre ans), Caribou a atteint une nouvelle dimension en l'an 14. Modeste, perfectionniste et intuitif, Dan Snaith a mis tout le monde d'accord avec Our Love, après de longues années de disette. Succès ô combien mérité. Difficile par ailleurs de sortir un titre du lot, au détriment d'un autre. Mais ce Second Chance, (titre clin d'oeil à la carrière du Canadien ?) suivi de l'imparable Julia Brightly sur le disque et porté par les vocalises de Jessy Lanza, force le respect. 



#15 Flying Lotus - Dead Man's Tetris

Si 95 % des gens choisiraient Never Catch Me Up comme leur titre favori de You're Dead!, je lui préfère largement ce Dead Man's Tetris, bien moins consensuel, bien plus inspiré. Captain Murphy et Snoop Dog aux manettes, steuplé. 
(N.B. : un jour une bonne âme m'apprendra à embed du Soundcloud sur Blogspot. En attendant...)


#14 Pain Noir - Pareidolia (continent nouveau)

Sachez que François-Régis Croisier, fka St. Augustine aka Pain Noir est Auvergnat. Son histoire est belle, ses chansons tout autant. Son premier LP sous le nom de Pain Noir, financé via crowdfunding, est un petit miracle, à l'heure où la scène musicale française n'a jamais paru aussi inintéressante et fadasse. Le folk en triolets distillé sur Pareidolia est hypnotisant et devrait ne plus quitter vos oreilles jusqu'au retour de Syd Matters. L'intégralité de l'album est en écoute ici.


#13 Nicki Minaj - Anaconda

Même pas un guilty pleasure (comme avait pu l'être le Diamonds de Rihanna l'an dernier - oui car faut y aller pour défendre Riri des Barbades...). Nicki sort un album à la fin du mois mais tout le monde s'en fout car Anaconda est déjà l'un des plus gros sommets de sa carrière et de l'année musicale. Un chef d'oeuvre de bitch pop auquel il est impossible de résister (hein Drake ?). Les ersatz de tassepé découvertes cette année peuvent toutes aller se rhabiller (à commencer par Ariana Grande - je bold même pas tellement l'imposture porte bien son nom). 



#12 Damien Rice - It Takes A Lot To Know A Man

On aurait pu s'attendre à un peu plus de bruit médiatique pour célébrer le retour de l'Irlandais après huit ans d'absence. Et puis, on a écouté son album, notamment ce grand titre triste, pour comprendre que Damien Rice ne compte que sur lui-même pour rappeler à quel point il reste incontournable. Le style n'a pas changé, Lisa Hannigan s'en est allée, puis la beauté a pleuré.  



#11 Beyoncé - Flawless (feat. Chimamanda Ngozi Adichie)

Flawless de Beyoncé, à l'instar de ses superhits Crazy In Love et Single Ladies, est peut-être le seul titre de ce top qu'on écoutera encore dans 20 ans. 


mercredi 3 décembre 2014

Top 2014 Tracks (30->21)

Mangez du muesli c'est bon pour la santé. Poursuivons. 


#30 Azealia Banks - JFK

(Très) attendu depuis des années, le premier album d'Azealia Banks tient ses promesses : une mosaïque disparate assez sincère. JFK, sur lequel l'accompagne Theophilus Londonévoque "une certaine pop star qui aime voler mes idées et se les approprie", selon la princesse rap. Sa tendance à dézinguer tout ce qui brille étant connue et raillée (Eminem, Disclosure, Gaga), on devrait tout se sentir visés par le missile ici lancé. 


#29 Deejay Deer - Natural

Difficile de savoir qui se cache derrière l'énigmatique Deejay Deer, signé sur l'excellent label Numbers. Plus aisé en revanche de se laisser happer par cette imparable et classy house. Samples, beats, boucles : la recette est connue mais fonctionne à plein pot.


#28 Todd Terje - Johnny & Mary

It's Album Time, premier album du Norvégien, s'apparente à une compilation disco poussive et médiocre (à mille lieues de ses remixes électro du turfu). Mais cette balade, reprise de Robert Palmer, est une petite merveille romantico-seventies, portée par la voix suave de Bryan Ferry. It was about time


#27 The Antlers - Doppelgänger 

Enième groupe indie made in Brooklyn, The Antlers a sa valeur ajoutée : une propension à créer des titres profonds, lumineux, qui rappellent tout et ne ressemblent à personne. Sur sept minutes, le rythme lancinant et la vocale de Peter Silberman font mouche. 


#26 My Brightest Diamond - I Am Not The Bad Guy

Inconnue de moi jusqu'à cette année, Shara Worden livre un quatrième album très réussi, à l'image de cette pépite, tendre et inquiétante, aux guitares et au flow impeccables. Le geste est limpide et My Brightest Diamond signe une démonstration de classe et de modestie dont pourrait s'inspirer St. Vincent. 


#25 Metronomy - Monstrous

Que dire de neuf sur Metromomy ? Pas grand chose. Le quatuor, constant dans l'excellence, se renouvelle une fois de plus sur Love Letters, voué à durer. Difficile donc d'en tirer un titre meilleur qu'un autre, mais ce Monstrous et ses accords en mineur, témoignent d'une inflexible efficacité dans la recherche de la pop song parfaite. 


#24 Timber Timbre - Beat The Drum Slowly

C'est Beat The Drum Slowly mais ça aurait tout aussi bien pu être Curtains!? ou This Low Commotion. Hot Dreams, disque immense, regorge de perles sans les enfiler. Les Timber Timbre sont peut-être les tout derniers défenseurs de l'album en tant que concept cohésif et destructeur. 


#23 Baxter Dury - Whispered

Le dandy anglais est mon petit chaton de l'année. Suivant les traces de Happy Soup, It's A Pleasure esquisse avec délicatesse les contours d'une pop toujours plus tendre et cotonneuse. Whispered vient casser le gimmick avec une rythmique dynamique, rock et discoïde à la fois. Les années 1970 ont encore de beaux jours devant elles. Anarockisme !


#22 Kishi Bashi - Carry On Phenomenon 

Véritable révélation de l'année, l'Américain Kaoru Ishibashi, membre fondateur de Jupiter One, armé d'un violon indomptable et d'une énergie assez folle, assume sa gémellité artistique avec Owen Pallett. Carry On Phenomenon est une merveille de pop pressée, naïve et dansante. Le mec a 39 ans mais en paraît 18. Foudroyant. 


#21 Wild Beasts - Wanderlust

En ouverture de Present Tense, dernier album de la bande britannique, Wanderlust fait l'effet d'une bombe. Choeurs échoïques + voix élégiaque + nappes synthétiques = meilleur titre indie pop de 2014. 


mardi 2 décembre 2014

Top 2014 Tracks (40 -> 31)

Suite du classement des pépites de l'année.



#40 Get Well Soon - Careless Whisper



#39 Hookworms - On Leaving 



#38 Run the Jewels - Blockbuster Night Part. 1



#37 Kindness - Who Do You Love? (ft. Robyn)


#36 The War On Drugs - An Ocean In Between The Waves



#35 Mermonte - Cécile Arendarski (live)



#34 Sinkane - Hold Tight



#33 St. Vincent - Huey Newton



#32 Angel Olsen - White Fire



#31 Sébastien Schuller - Endless Summer



lundi 1 décembre 2014

Top 2014 Tracks (50 -> 41)


Décembre : l'heure est venue de faire les comptes. Si, qualitativement, l'année musicale ne restera pas dans les annales, la profusion d'albums et notamment les rééditions de classiques ressemblent toujours plus à un enfant mal élevé. Certains y voient une chance pour tout un chacun de percer, d'autres constatent qu'à ce petit jeu, ce sont toujours les mastodontes qui s'en tirent le mieux (sur Billboard pour Taylor Swift, iTunes pour Beyoncé et BitTorrent pour Thom Yorke). Du côté des chansons, la règle reste invariable : rien de plus simple que de partager son titre sur les internets interstellaires, rien de plus ardu d'en créer un qui échappera au trou noir mémoriel d'ici quelques mois. En voici cinquante qui tirent leur épingle du jeu. Un titre par album (sauf pour les cinq meilleurs de l'année, volontairement dissimulés - c'est pas encore Noël).


#50 Douglas Whelm - Swim 


#49 Mothxr - Easy


#48 Lana del Rey - West Coast


#47  SBTRKT - New Dorp. New York (ft. Ezra Koenig)


#46 Son Lux - No Fate Awaits Me


#45 Frànçois & Atlas Mountains - Bois


#44 Kendrick Lamar - i


#43 Future Islands - Seasons 


#42 Bombay Bicycle Club - Feel


#41 tUnE-yArDs - Water Fountain





samedi 5 juillet 2014

Playlist défaite en (20)1/4 : Singles (2/2)

Petite mais efficace playlist des meilleurs titres de ce premier trimestre 2014, qui n'est pas inoubliable en termes de pépites songs qu'on fredonnera encore dans 20 ans. Pour rappel, le Instant Crush de Daft Punk feat. Julian Casablancas a balayé toute la concurrence en 2013, étant mon titre de l'année. Pas un seul morceau de cette année supplémentaire avant la mort ne lui arrive à la cheville. Mais ces dix-là sont chouettes quand même : 

# 10 St. Vincent - Huey Newton

Malgré un album un poil décevant, Annie Clark prouve qu'elle n'a pas sa pareille pour mettre sur pied des compositions complexes, futuresques et malgré tout touchantes. En avance sur beaucoup de monde, cette fille-là.


#9 Bombay Bicycle Club - Feel

LE tube de l'été. Rythmique imparable, joie de vivre dans le sang et bonheur absolu pour les oreilles. Une incroyable constance chez les BBC qui signent un album remarquable taillé pour l'été (mais vous pouvez l'écouter en hiver, aussi).


#8 The Antlers - Doppelganger

Après un album tout à fait dispensable, les Brooklyniens reviennent en force avec un album frappé par la grâce. Emotionnel de bout en bout, vous allez pleurer en mangeant une glace à la pistache sur le parvis d'une Eglise déshéritée. Et vous allez vous sentir bien. 


#7 Sisyphus - Take Me

L'album difficile d'accès, enfante un titre tout à fait sublime, touchant et simple. Servi par un clip magnifique (que je n'ai pu retrouver), Take Me met en évidence le talent inhumain de Sufjan Stevens, dont je ne vous ai jamais parlé je crois bien. Le message est passé.


#6 Todd Terje - Johnny And Mary

D'un romantisme à toute épreuve, italien bien plus que norvégien, cette reprise est diablement réussie, portée par le chant vérécondieux de Bryan Ferry. Suffisant pour sauver un album du chaos du dispensable. 


#5 Lana del Rey - West Coast

On entre dans le très très lourd. Le cas Del Rey a été réglé et traité ici-même, nul besoin d'y revenir. West Coast, morceau sensuel et désengagé, sidère par son évidence et l'impudeur de Lana. Meilleur titre de la belle depuis Video Games


#4 Kishi Bashi - Carry On Phenomenon

Kishi Bashi, encore bloqué au rang des confidences, devrait décoller dans quelques années pour accéder au statut de meilleur artiste de sa génération. Cousin éloigné d'Owen Pallett, le phénomène offre un titre incroyable et diablement efficace. Si le chant était irréprochable, ce seraient déjà les 4'04 de l'année. 


#3 Sia - Chandelier

Difficile d'évoquer le cas Sia sans penser à son Breathe Me exceptionnel, au générique de la série Six Feet Under. Si l'intro de Chandelier pompe en toute tranquillité le Diamonds de Rihanna - qui avait déjà pompé tout le monde avant donc ça va -, cet énorme tube en puissance réconcilie les fans de l'indie avec les mélodies des divas les plus putassières. Sia est à des années-lumière de la concurrence, Beyoncé non incluse.  


#2 Owen Pallett - Infernal Fantasy

Voilà le seul classement de l'année où Owen Pallett ne glanera pas l'or. Si on voit mal qui pourrait venir l'inquiéter au titre de l'album de 2014, cet Infernal Fantasy offre un bel aperçu du talent incroyable qui touche le membre d'Arcade Fire. Dommage que Pallett soit le genre de mec à fingerfucker son public en plein concert. N'est pas Ryan Lott qui veut. Mais quand même, c'est le titre le plus grandiose que vous allez entendre en 14. 


And the winner is...

#1 Daft Punk feat. Jay-Z - Computerized

Contre toute attente, après un Random Access Memories qui n'a pas fait l'unanimité - c'est peu de le dire - les Frenchies accompagnés de Mr Carter sortent à la surprise générale ce titre sur l'internet mondial. Claque cataclysmique, le morceau est pourtant étrangement passé à moitié inaperçu. En clair, c'est le seul titre de Daft Punk sorti des sessions RAM qui esquisse une voie de la musique à venir dans les prochaines années, tandis que l'album se complaisait dans un passé janséniste tout à fait éreintant. Immense chapeau les gars, Computerized rappelle les plus belles de Homework. C'était pas gagné. 





vendredi 4 juillet 2014

Playlist mi-temps 2014 : Singles (1/2)

Petite mais efficace playlist des meilleurs titres de ce premier trimestre 2014, qui n'est pas inoubliable en termes de pépites songs qu'on fredonnera encore dans 20 ans. Pour rappel, le Instant Crush de Daft Punk feat. Julian Casablancas a balayé toute la concurrence en 2013, étant mon titre de l'année. Pas un seul morceau de cette année supplémentaire avant la mort ne lui arrive à la cheville. Mais ces dix-là sont chouettes quand même :  


#20 Jessie Ware - Tough Love


#19 How To Dress Well - Face Again



#18 Wye Oak - Shriek 



#17 Timber Timbre - Beat The Drum Slowly



#16 Metronomy - Monstrous



#15 The War On Drugs - An Ocean In Between The Waves



#14 SOHN - Lessons



#13 Sun Kil Moon - Ben's My Friend



#12 - Beyonce - XO



#11 Jamie xx - All Under One Roof Raving



(...la suite prochainement...)

mardi 17 juin 2014

Lana Del Rey - Ultraviolence (2014)




Chaque acte médiocre contribue à la médiocrité de ce monde. Et au bout d'un moment, forcément, ça finit par se voir.

En 2014, tout a été écrit sur notre époque, ses aléas et ses joies. Société surveillée, population hyper-connectée, palpitations désamorcées et j'en passe. Vivement le futur. Mais une chose à laquelle personne ne semble plus croire sérieusement, c'est la résurrection. Et c'est bien sous ce prisme crypto-biblique qu'il faut élucider une bonne fois pour toute l'affaire Del Rey.


Née Elizabeth Grant, cette Américaine de 27 ans (!) n'a plus que quelques jours pour mourir. Elle semble entamer sa septième vie mais il ne lui reste que quatre petits dodos avant de pouvoir faire partie du triste club des 27, entourées d'icônes de la pop musique qu'elle doit connaître grâce à un brief de son attaché de presse. Et Lana a bien retenu la leçon. L' (ab)batage médiatique autour de son deuxième album sous ce nom, après le très inégal Born to Die - déjà, le parfum mortel piquait le nez - n'a tourné autour que de deux éléments :


- Dan Auerbach (The Black Keys) à la production

rien de mieux que cette poudre aux yeux pour faire croire à une révolution dans le style de la pin-up désabusée. C'est raté, puisque - le Turn Blue (sorti il y a quelques semaines) des Black Keys le prouve parfaitement - Auerbach n'est plus que l'ombre de lui-même et a perdu tout espoir de figurer dans les livres d'histoire, après un saisissant El Camino (2011). Cette collaboration, que LDR décrit comme une "alchimie", un "coup de coeur quasi physique", a dû enfanter de bébés congelés mais certainement pas de tubes ensoleillés. 

- un panégyrique de la mort absolu :

"Mon album est si sombre qu'il en est presque inaudible."
"Je ne peux pas m'évader de ma vie, qui a été assez tumultueuse. Je demeure rongée par le doute, par la tristesse. Je n'aime que le flou, le vide, devant moi."

Cette banalisation du mal ferait pâlir Hannah Arendt et fait passer Heidegger pour un parolier à midinettes. Mais là où Lana Del Rey, dont la sincérité du propos n'est pas remis en cause, franchit la frontière, c'est dans la normalisation du mal-être, l'apologie de la tristesse et la bénédiction de la dépression. C'est l'une des rares, avec dernièrement Amy Winehouse - on connaît la suite - qui a usé de ces arguments-là pour en faire un argument  promo en béton. Et ça marche. Des millions de personnes se reconnaissent dans l'expression de ce désarroi. Les journalistes ont des titres rêvés pour faire vendre. Mais ces millions de gens souffrent de l'intérieur, ne sont pas multimillionnaires et ne font pas le tour du monde à la rencontre de leurs fanas. Saleté de Del Rey, maligne comme tu es, tu es née pour rester en vie. Et en baver. 


Musicalement, la cohérence avec ce qui précède est absolue. Minauderies psalmodiées, lignes de basse aussi langoureuses qu'un feuilleton des années 1970 toujours à l'antenne, rythmiques apathiques et chiantes à mourir. Cahin caha, on comptabilise pas moins de 33 occurrences du mot "love" rien que sur les sept premiers titres de cette ultra-violente description. Quant à "death", une fois, peut-être deux. La vie dure. En réalité, la diva n'est pas malheureuse et n'a pas encore envie de s'ouvrir les veines. C'est simplement qu'elle envisage l'engagement amoureux sous la prisme de la mort et de la soumission. Lana Del Rey aime son "baby" et serait prête à tout pour lui. Mais elle est triste qu'il ne l'aime plus donc -> S.A.D.N.E.S.S. Cry m4re baby <4.



Comment ne pas se reconnaître là-dedans, tellement la mise en abyme est facile autant que vulgaire ? Pourquoi l'en blâmer ? C'est une stratégie marketing comme une autre. Et ce n'est RIEN d'autre. Si l'artiste souffrait autant, elle se serait tue, car si le désespoir peut être la cause ou la conséquence d'un élan créatif, il n'est en aucun cas son moteur. On ne crée rien de bon ou de singulier lorsqu'on est triste, que cela se sache une bonne fois pour toute. 

Musicalement, Ultraviolence baigne également dans ce climat léthargique et vide de sens que ses propos. Les 14 titres semblent n'en former qu'un seul, tant l'audace, les variations et les prises de risques restent aux abonnés absents. Dommage, car son inaugual Born to Die comportait des allégresses - Off To The Races et son r'n'bisme pour les nuls mais pas raté, Born To Die et sa volupté échancrée et Video Games, grande chanson qui fera date. Del Rey est spectatrice de cette violence qui s'empare de tous les pans de la société et du corps, aucunement une victime. Il n'y a pas de hiérarchies dans la dépression, mais il ne faut pas confondre être abandonnée par son petit copain et voir son amoureux mourir devant soi. Le choc, le traumatisme et surtout le manque ressentis n'ont absolument rien de comparable. Après, tout est une question de force de caractère.

Et à ce niveau-là, Madame Grant la joue petits bras. Désastreuse sur scène, vexée par une taquinerie lors de son passage au Grand Journal, elle n'est pourtant pas avare en confidences en interview. Elle voue une grande admiration à Nina Simone - dont elle reprend l'un des titres ici -, sait bien s'entourer - Woodkid mais surtout Lou Reed, décédé trop tôt pour participer à l'opus et décédé trop tôt tout court... - et s'est mis dans la poche quasiment tous les journalistes du monde (de Pitchfork à JD Beauvallet en passant par Metro ou Magic). Il faut dire que, tétanisée à l'idée de la froisser - comme si c'était une poupée en plastique -, les interviews à son égard naviguent entre le complaisant et le tout à fait béatifiant. A quel moment Lana Del Rey a pu se sentir en danger dans cet entretien sidérant de complaisance et de logorrhée en sucre ? Même le New York Times y est allé de son portrait laudateur. On est à des années-lumière des critiques assassines dont elle était l'objet à la sortie de son premier album et qui étaient, il me semble, beaucoup moins justifiées. 

Notons que l'écrasante majorité des articles concernant la "belle-diva-aux-lèvres-refaites-ou-pas-qu'on-croirait-tout-droit-sortie-d'un-film-de-David-Lynch" (pitié, David, pitié) fait d'abord allusion à ses atouts physiques. Ensuite vient l'artistique (dans les médias les plus sérieux). Et pourtant, son propos est loin, très loin d'être inintéressant mais on est en 2014 et il faut vendre et faire rêver, pas questionner ni songer. Et Del Rey le sait mieux que quiconque. Au vu de sa gueule sur la pochette européenne de l'album, ça n'a pas l'air de la réjouir.



Ultraviolence comporte tout de même ses beaux moments : West Coast est un single imparable et foutrement efficace (oui, là on entend une nouvelle femme, on parcourt d'autres sentiers mais on retombe dans le fossé dès le morceau suivant), la sobriété d'un Old Money prend aux tripes et la reprise de Simone, The Other Woman, n'a pas à rougir de la comparaison. On s'arrêtera là. Le bilan reste anorexique sur 14 titres annoncés en grand pompe comme une métamorphose : Cruel World, Ultraviolence et Brookyn Baby font ressurgir des pulsions génocidaires. N'oublions jamais que l'irrésistible Pikachu évolue en un Raichu, quelconque et surfait. Et le prometteur bien que prématuré Born To Die a laissé place à un monstre ostentatoire et détestable. Ultraviolence n'a jamais aussi bien porté son nom, et ce n'est pas seulement le titre du dernier album ; Lana Del Rey est bien plus maligne qu'elle ne veut le laisser croire. C'est aussi et surtout une implacable et terrifiante description de l'état d'un monde, dont on a oublié la pluralité et les beautés infinies, dont Lana fait malgré tout partie.

0.1 / 10 


N.B. : Croyez-moi ou non, cet article n'est pas là pour régler des comptes ou pour aller à contre-courant de la pensée dominante qui nous annihile (sic). Mais un tel unaninisme, qu'il soit artistique ou politique, me semble assez navrant voir même dangereux. Je préfère encore avoir raison tout seul que tort avec tout le monde. Mais qu'importe.