Il y a cette scène, dans Parle avec elle de Pedro Almodóvar (2002), où un aventureux lilliputien s'immisce dans le vagin d'une femme nue, allongée, aux lignes lascives et parfaites. Allégorie en noir et blanc, réminiscence érotique du cinéma muet dans laquelle le réalisateur espagnol nous dit que les voies de l'amour impossible sont tout sauf impénétrables. Une impasse à laquelle l'infirmier Benigno est confronté en chérissant Alicia, danseuse plongée dans un coma. Comment tenir l'âme en vie lorsque le corps ne répond plus ? C'est toute l'ambiguité suggérée ici dans l'illustration de Woman et cette créature recluse en elle-même. Mourante ou subjuguée de plaisir ? Pour Rhye comme chez Almodóvar, les lignes du désir s'esquissent au-delà des identités sexuelles. Et de désir suggestif, il n'est question que de cela dans ce premier album éblouissant de grâce. On ne pourtant sait quasiment rien sur ce duo, basé à Los Angeles, qui réunit le producteur danois Robert Hannibal (membre de Quadron) et le Canadien Mike Milosh. Leur identité fut longtemps un mystère qui a perduré. A commencer par cette voix unique, comparée à Sade, a priori féminine, centre névralgique de l'oeuvre. C'est en fait celle de Mike Milosh qui, au-delà de sa stupéfiante androgynie, hisse son organe par-dessus l'intraçable. Par un minimalisme ténu et une économie de moyens, Rhye matérialise des souvenirs qu'on pensait perdus à jamais. Bénissons le torrent de mélancolie joviale qu'offre un titre comme The Fall – semblable à la Ritournelle de Sébastien Tellier - avant qu'il n'apparaisse dans tous les spots télévisuels. Les vocalises s'envolent au rythme de ce piano lumineux, avant que le saxophone vienne relancer le rêve. La paire assume complètement ce romantisme suave qui irrigue et fomente toutes ses compositions : elle s'en défait d'ailleurs à la guise.
Si à l'écoute, l'album pèse une plume – l'aisance et la limpidité du geste sont remarquables - son impact est pourtant colossal. De Last Dance à la funk-jazz éclatante de Hunter, Woman est un appel constant à l'étreinte. Cette musique sort d'un souffle. Avec beaucoup de groove et de sensualité, beats, cuivres et choeurs s'entremêlent pour créer un climax soul sans égal (Major Minor Love). Un peu comme si Cocteau Twins embrassait The xx. Le seul étonnement demeure dans l'évident magnétisme d'une oeuvre qui n'appartient à personne et dont il serait fou de se défaire. Ces dix émeraudes brillent aussi par la fièvre fataliste des mots ("We've shed some tears babe, let's shed some blood"). En clair, Woman a tous les contours d'un classique instantané. Mais pour combien de temps ? Après tout, l'acte peut bien durer une éternité. Même entre amants passagers.
En se rendant au Trabendo, charmante petite salle-navire calée dans le parc de la Villette, on pense à la Maroquinerie, autre lieu foutraque de Paname. A ce concert mémorable où Local Natives était venu défendre, les crocs limés, les pépites de leur premier album, Gorilla Manor (2010). C'était il y a trois ans. Entre temps, les Américains ont tourné comme des fous et surtout révélé un nouvel effort, Hummingbird (2013), un disque moins offensif que son aîné et surtout, beaucoup moins instinctif. Le concert affiche complet et ce n'est pas volé. La réputation live de ces boyscouts n'est plus à faire. La curiosité, bien qu'imbibée dans la quasi certitude de passer un moment agréable, totale.
Au même moment, à quelques mètres de là, Björk distille sa foi cosmogonique en arborant des instruments spécialement créés pour son projet Biophilia. Moins de chichis sophistiqués ici puisque guitares, basse, percussions et batterie servent d'arsenal militaire pour faire mener les spectateurs en cavale furibonde. Et c'est largement suffisant. La troupe a beaucoup de moyens pour elle : des tubes à la pelle, une assistance conquise d'avance et un capital sympathie au plus haut. Alignés comme des bâtonnets Findus sur le devant de la scène - à l'exception du batteur -, les Local Natives en imposent et le message est clair : ils sont là pour se donner entièrement et, si une goutte de sueur de Taylor Rice arriverait sur ton front, toi jeune soldat prostré au premier rang, et bien, considère cette exhalation comme une belle preuve de l'implication du groupe.
Car oui, l'implication est le mot-dièse parfait pour résumer le succès du concert. Les mecs sont en roue libre. L'ouverture You & I, portée par la voix pastorale de Kelcey Ayer, est magnifique. Pourtant, le constat est on ne peut plus clair : ce sont les titres de leur premier album qui se révèlent les plus convaincants. D'une folle intensité, le swing pyromane de Warning Sign - reprise de Talking Heads - est diablement bon. Grosse montée de jus concentré lorsque le groupe répond : "Hear my voice / Move my hair / Move it around a lot / I don't care what I remember", appuyés par les frétillements de la cymbale de Matt Frazier - excellent. Même embellie sur Airplanes ou Wide Eyes, hymnes parfaitement exécutés. Et puis, quand Local Natives revient aux nouveaux titres - c'est quand même eux qu'il s'agit de défendre -, on retombe dans des lieux communs assez chiants : Heavy Feet, Bowery... Mention moyen moins. Les réactions de la foule sont d'ailleurs sans équivoque : l'enthousiasme est plus vivace lorsque sont entonnées les fraîches carrosseries de Gorilla Manor. Il y a subitement moins de spontanéité, moins d'énergie sincère qui fait tout le charme de la formation. Le rappel, bien faiblard, est tout de même sauvé par la rayonnante Sun Hands. Intense, généreuse. Rassembleuse, tonique. Local Natives, bel éclat.
De fait, Hummingbird est un disque trop contenu, trop maîtrisé pour exploser sur scène - Breakers exceptée. Que de lourdeurs sur la pourtant sublime Colombia, qui aurait pu apporter une dose d'émotion bienvenue, mais servie par un son très médiocre, voire insupportable - le niveau des basses, apocalypse dans les tympans. Terminons ce compte-rendu par une fausse note pour garder les meilleures d'entre elles bien frétillantes dans le coeur.
Petit avertissement avant de se plonger dans l'exercice : prévoir une bonne dose d'abnégation et de patience avant de considérer l'effort de l'écoute comme accompli. Pour son septième disque, trois ans après Dust, la déesse de l'électro n'a pas fait dans le confort ni dans la facilité. Toujours en avance sur la concurrence, Ellen Allien a cependant jeté un oeil au rétroviseur avant de lâcher les freins. Le 7 mars 2011, la Berlinoise signait la bande son du spectacle de danse Drama Per Musica, chorégraphié par Alexandre Roccoli et Séverine Rième au Centre Pompidou de Paris. De longs mois plus tard, elle décide de ressortir les dossiers pour retravailler ses pièces : réduire certains passages pour en créer d'autres à base de guitares, de cordes, le tout produit avec ses acolytes Thomas Muller et Bruno Pronsato. Ainsi naît LISmet ses quarante-cinq minutes d'expérimentations sans concession posées sur... une seule piste. R.I.P le mode shuffle et les albums écoutés à la hache. James Murphy nous avait déjà fait le coup en 2007 avec l'EP portant le nom de la durée de la pièce introductive : 45:33. Le tout à la demande de Nike, qui avait sollicité LCD Soundsystem pour composer une playlist accompagnant les adeptes de la marque lors de leur footing. Courir avec LISm dans les oreilles se révèlera plus hasardeux, tant cette musique d'alien n'a jamais paru aussi anxiogène et les « Falling » scandés lors des dix premières minutes n'appellent pas à garder les pieds sur terre. Réussi et attentif, ce premier mouvement, bercé par une guitare lancinante et légèrement réverbée, appelle à la fuite et à l'accalmie. Puis l'ADN de la maman du labelBPitch Controlresurgit avec des sonorités plus robotiques et sombres, en passant par une nébuleuse technoïde entêtante. Il n'y a pas de formule ni de code d'entrée pour apprécier LISm à sa juste valeur. Malgré une complexité d'approche évidente, la liberté avec laquelle Allien avance doit servir de précepte à l'interprétation de l'oeuvre. C'est à la fois la force et la limite de ce type de prouesse : laisser discourir ses envies créatrices au risque d'user un langage auto-satisfait et intransmissible. Mais nul besoin d'avoir tout compris pour saluer le génie.
A 23 ans à peine, le Canadien Airick Woodhead met un terme à un parcours aussi touffu que chaotique. L'heure du premier album a sonné : Lesser Evil paraît le 25 février (via Souterrain Transmissions) et l'année ne sera pas de trop pour s'en remettre. Eternel enfant qu'il est, le grand ami de Grimes nous embarque dans un périple psych(édél)ique aussi étincelant que délirant. Et personne ne semble en mesure de l'arrêter.
Milo a seulement dix ans mais sa vie l'ennuie déjà beaucoup :« J'ai l'impression que tout ou presque n'est qu'une perte de temps ». Alors, pour conjurer l'errance, lui et son chien Tock franchissent une porte de passage, apparue comme par magie dans sa chambre. Cette passerelle imaginaire le propulse dans des mondes merveilleux, dont les « Doldrums » – « marasmes » en anglais. The Phantom Tollbooth (1961), le roman pour enfants de Norton Juster, est le tunnel rêvé pour introduire l'univers d'Airick Woodhead : « Ce conte décrivait ce que je ressentais à l'époque dans ma vie : l'égarement, l'incompréhension... Je voulais m'en échapper. La musique a été le moyen pour moi d'y parvenir. » Depuis cette lecture, le natif de Toronto a fait du chemin : une brouette de EPs dès 18 ans, inaugurée par l'excellent Empire Sound (2011) jusqu'au truculent Egypt paru l'an dernier, des vidéos et clips arty, mais aussi Spiral Beach, groupe psych-rock monté avec son frère, enterré depuis quelques années.
« Tout a dû démarré lorsque j'ai crée cette vidéo VHS à mes 19 ans. C'est un collage de plein de vidéos de mon enfance, avec de la musique. Un truc très nostalgique. Godzilla, des films fantasy : je regardais ça chez mes parents. Je pensais à toutes ces choses qui nous absorbent avec les médias, comment ils te forcent à subir cette musique sans que tu ne le veuilles. »
Premiers tâtonnements, réminiscence de souvenirs, fibre artisane... Pourtant, le Canadien peine à se faire une place. Patience. Woodhead semble s'éparpiller mais surtout ne tient pas en place. Infligeant trois tours d'orbite à la concurrence, son nomadisme créatif est en parfaite adéquation avec son train de vie éreintant, désinvolte et bien agencé. 500 kilomètres séparent Toronto de Montréal, points d'ancrages existentiels de Doldrums. D'un côté, l'imaginaire juvénile, les parents « géniaux » auxquels il rend encore visite ; de l'autre, l'apprentissage, le passage à l'acte, le carcan des artistes : « On dirait une ville post-industrielle sombre. Toutes ces vieilles usines, toute cette merde. C'est aussi un endroit très transitionnel : les gens s'installent pour une courte durée. Exactement ce qu'il fit en Europe, terre qu'il a arpentée dès ses dix-huit ans après avoir terminé sa scolarité un peu tristement via un examen passé sur Internet en une heure montre en main. De retour à Toronto, il côtoie les lurons de la communauté « Do It Yourself » locale et se prête au jeu : des mini-shows montés sur pièce chez lui ou chez les potes pour pouvoir payer le loyer et aspirer au climax propice à l'inspiration. Puis vînt l'exil :
« Quitter ma ville natale pour Montréal a sûrement été la meilleure chose que j'ai jamais faite. J'y ai trouvé des personnes sensées, très positives, artistiquement incroyables. Tout le monde devrait pouvoir explorer le monde, passer suffisamment de temps quelque part pour s'en imprégner. Mais avec les artistes qui partent tous en tournée, c'est comme si Montréal avait disparue. »
« PSYCHÉDÉLIQUESCENT »
Malgré la myriade de musiciens ayant émergé de la cité québécoise, Doldrums semble bien seul dans le sillon qu'il occupe : loin des groupes choraux ou des formations post-apocalyptiques pullulant les rangs du label Constellation, sa musique brille bien plus du côté des astres crépusculaires à l'effet hallucinogène dont Dan Snaith (Caribou, Daphni) en serait son plus proche satellite. Mais en tout état de cause, le premier album de Doldrums semble avoir aussi fait escale à Baltimore, entre les routes oniriques de Beach House et les élucubrations joviales de Panda Bear. Enregistré entre l'été 2011 et mai 2012, Lesser Evil est un laboratoire de substances illicites qui, touché par un séisme venu des limbes, imbibe le corps de savoureuses déflagrations chimiques. La qualité des onze titres, virevoltant entre l'apnée spatiale et la noyade solaire, prend racine dans la cohérence d'un arsenal sonore et olfactif taillé et pensé pour le vinyle. - d'où la présence de deux faces : « Ca donne un flow à la narration. Les tubes au début pour que ça sombre ensuite dans l'ennuyeux ? Surtout pas. Je tenais à ce que les idées soient éparses et diffuses ; l'album s'écoute comme un tout » . Du visuel aux paroles, en passant par les mélodies, tout, absolument tout, convoque le subconscient et les images chez Doldrums. Le disque ne s'apprivoise pas facilement. « Psychédéliquescent », comme qui dirait. Sans crier gare, l'oeil se ferme pour y voir plus clair. Ce fils de musicien a mis un temps scandaleux à se révéler mais l'abnégation a payé. Une tête en bois, ça vous forge l'esprit. Composer des prophéties ne suffit pas : il sait que détenir les meilleures idées du monde n'est que gabegie si elles demeurent tues ou mal formulées. Alors, il s'est imposé un cadre précis, une rigueur et surtout une foi égoïste. Sans autolâtrie.
Car Woodhead s'est longtemps reclus dans son monde, ne laissant la porte entrouverte pour personne. Lui-même ne croyait pas à ce qu'il faisait. Pire : il se sentait incapable de produire quoi que ce soit de valable. C'est désormais révolu. Les autres y ont cru pour lui. Le label berlinois Souterrain Transmissions – qui signe également CocoRosie, EMA et Crocodiles - a mis la main sur le bonhomme. Un rapide repérage sur Internet où l'artiste avait déjà pris soin de déposer ses travaux, le tour est joué. La mise est belle. Fin 2009, il publie un remix aussi personnel que couillu de Chase The Tear de Portishead, groupe qu'il affectionne et respecte. La formation de Bristol craque : allez hop, la version de Doldrums figurera sur leur 12'' single vinyle en tant que B-Side, sorti le 14 novembre 2011 et dont les fonds sont reversés à Amnesty. XL Recordings mord à l'hameçon et l'invite à enregistrer une partie de son album dans leur studio londonien. Dès lors, plus rien ne sera comme avant. L'élixir qu'est sa voix, quasi androgyne, sonne comme un caprice de gosse voulant repeindre les arcs-en-ciel :
« L'album est méditatif, à l'image des sons verticaux de Brian Eno. J'essaie de travailler sur un seul son avant qu'il soit exactement comme je l'ai imaginé. J'ai besoin d'exprimer toutes ces choses qui font partie de moi et de me prouver que j'en suis capable. »« On me dit souvent que j'ai l'air shooté quand on m'écoute. D'ailleurs, je l'étais. Je ne pratique pas ma voix. Je ne sais pas vraiment chanter. »
Rappelons-le : Airick Woodhead n'a que 23 ans, mais la façon dont il parvient à confronter ses peurs, liées à la technologie et au délitement du lien commun, et ses souvenirs d'enfance appelle au salut. Lesser Evil ne peut être entendu et compris que via ce prisme : le résultat d'un processus vital, une intériorisation de sa psyché juvénile et une fantastique soif créative au diapason. Egypt, son morceau favori de l'album, l'illustre admirablement. A des années-lumière de ce que prêtent à penser certaines interviews, comme cet étrange entretien mené par Evan Minsker de Pitchfork, où Doldrums s'épanche sur ses relents crypto-scientifiques et son aversion pour les rêves analytiques.
« Il faut que je t'explique. On a parlé pendant une heure de l'album sauf que le journaliste a oublié d'enregistrer l'interview ! Il m'a rappelé un peu affolé donc j'ai décidé de parler de science-fiction. Comment je vois le monde changer, comment la technologie devient aliénante et folle... ».
Pas étonnant que le Metropolis de Fritz Lang (1927), dystopie par excellence, ait profondément marqué et inspiré le brunet. Une logorrhée digressive pourtant non permise lors de la petite heure passée à ses côtés. Princier, le type. Sa copine Grimes annule une partie de ses concerts ? « J'en sais rien, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas appelés. Je crois qu'elle a fait l'école buissonnière en fait ». Les manifestations estudiantines au Québec l'an passé ? « J'étais en tournée, je n'ai pas suivi de près ». Pas une once d'agressivité dans ses propos, simplement la volonté farouche de n'évoquer que la musique, rien que la musique. Et, tant qu'à faire, la sienne.
K.O. COMPUTER
Si 2012 a vu Grimes signer l'un des disques les plus acclamés de l'année avec Visions, le mignon Canadien se verrait bien goûter à pareil destin en 2013. Un jour, vivant dans le même appartement montréalais, Airick emprunte le Macbook de sa colocataire pour s'atteler à la gestation de son premier effort. Quand Claire Boucher récupère son bien, il est en miettes. Candide, le malhabile se défend : « Contrairement à ce qui se dit, je ne l'ai pas cassé, il était déjà un peu en ruines ! ». L'artwork de l'album n'est autre que la photo miroir d'un écran cassé.La promiscuité demeure salutaire puisque Grimes composait elle aussi son album à l'époque. Si concentrée, si (é)prise que Doldrums en a profité pour sampler la voix de la belle sur une de ses chansons (Golden Calf) sans lui en dire mot. « Il a, confesse Grimes, été à la fois un amant, un ami, une source d'inspiration, un génie en tous points, et un éternel adolescent ». Déclaration laudatrice d'une admiration partagée puisque Doldrums a posé sa voix sur Colour of Moonlight(Antiochus), titre paru sur Visions (2012).
Visionnaires, Claire Boucher et Airick Woodhead peuvent se targuer de l'être, en exaltants porteurs de cette « Do It Yourself » culture, à l'instar de sœurs Larson de Prince Rama ou du groupe DD/MM/YYYY. Des amis.
« Les bandes canadiennes des années 2000 comptent énormément de membres : Arcade Fire, Broken Social Scene... Aujourd'hui, c'est devenu plus romancé, presque fantasmatique. On est dans la logique du « chacun peut exister en tant qu'individu ». C'est un désir complètement égoïste. Mais je ne pense pas que l'égoïsme soit quelque chose de péjoratif ».
Celui qui s'autoproclame « Michael Jackson de la culture musicale DIY » - de l'aveu de Grimes – trouve ici un moyen d'émancipation inédit, un espace à ses idées foutraques, digne d'un héros d'un film de Michel Gondry. A l'instar du cinéaste, Doldrums met en lumière des personnages – prenant la forme de couplets, de paroles, peu importe – inadaptés et indomptables face à un environnement chaotique, déroutant. Irréversible ?
« Mon album pourrait être l'allégorie d'un enfant qui se pose des questions dans un monde bouleversé et dérangé, contre lequel personne ne peut rien. Il est innocent, pas du tout déprimé ou quoi. Mais perdu, déboussolé, pour sûr. »
Donnant l'air d'être constamment sur son cumulus, le jeune homme fuit du regard quand on l'écoute, assis sur un fauteuil trop étroit pour ses fugues oniriques. Sur un titre sorti des astéroïdes (Lost In Everyone), Airick imagine déjà l'après, dans un déconstructivisme théorique et rythmique remarquable mais non moins inquiétant.
« Le morceau sonne malade, très dérangeant. Les paroles reprennent l'idée louée par les publicités pour téléphones portables du style : « Vous ne serez plus jamais seul désormais ». C'est terrifiant ! Cette chanson résulte des aspects négatifs de cette supposée interconnexion. Personnellement, je n'ai pas de portable car soit je les casse, soit je les perds... ».
Quelques minutes plus tard, la touillette qu'il triturait depuis de longues minutes se casse dans ses doigts. « Je t'avais prévenu », dit-il avec les yeux. Au fond, peu importe si le disque rencontre le succès escompté. Edifier un héritage est déjà tant.
« Je vis constamment dans la peur, pas plus ni moins qu'avant l'album ». Et les concerts, même pas peur ? « J'adore le live, vraiment. J'aime visiter les villes dans lesquelles je joue. On est tous férus d'histoire dans le groupe. L'autre soir on était sur une péniche devant une centaine de personnes à Lyon, c'était beau. Mais rien de tout ça ne me rend anxieux. Le whisky fait des miracles ».
Notre Milo moderne tente vaillamment de retrouver cet état de l'enfance où tout paraît nouveau, innocent et source d'émerveillement. C'est exactement la sensation que laisse Lesser Evil. Un poil naïf, parfois bordélique. Face à l'éclosion d'un jeune homme promis à un parcours durable et dont la fascination n'a d'égale que l'authenticité de sa démarche, c'est vraiment un moindre mal.
Si Centralia s'affiche de prime abord comme un album d'ambiance qui saura satisfaire les convenances les plus douces, il demeure périlleux d'en retirer quoi que ce soit de purement matériel, d'y poser des réflexions solides et établies. A base de longues nappes indomptables et de soyeux instruments choyés avec délectation, le duo Koen Holtkamp et Brendon Anderegg manque de rugosité, non de fraîcheur ni de délicatesse, mais bien de lave ardente. L'image qui vient à l'esprit est celle d'une ville moderne en construction, comme si, en slow motion, des tenaces charpentiers s'avançaient pour déposer une pierre sur un édifice. Lentement. L'album met d'ailleurs un temps fou à démarrer. L'attente de l'explosion magique dont sont imprégnés tous les disques de post rock ambiant n'arrive jamais. C'est bien plus subtil que ça. Car la grande force du disque est d'avoir l'air de ne jamais y toucher : il y a ici une précision et une attention dans le mouvement de composition assez remarquables, transformant l'acoustique en brindille électrique et l'électronique en fil d'ariane cosmique. Ce souci de construction est central chez Mountains et irrigue mirifiquement les pièces centrales du disque : Propeller, soit vingt minutes de sons bidouillés, déchirés, transformés, et la conclusive Living Lens, sublime. Alors bien sûr ces ouvriers du bâtiment pavanent dans les rues mais personne ne s'arrête pour connaître la finalité de leur travail. L'intérêt est souvent porté au résultat final, rarement au processus, d'où cette volonté de voir puis de toucher, qui rendrait nos existences plus réelles. Quand est-ce qu'une chanson débute et comment la terminer ? Mountains rend l'équation insolvable, car le regard porté sur ces créations musicales évolue, au fil du temps, et se juxtaposent comme les pièces d'un puzzle. Minutieuse leçon d'architecture en musique.
En près de cinq ans d'existence (de la première partie de The Chapters à Dublin en 2008 à ce sophomore album) Villagers n'a jamais été un groupe connu pour leur cote sexy ou leurs frasques borderline. Non. Les Irlandais seraient plutôt sages, composant des mélodies doucereuses et folk. On irait plus volontiers boire un thé vert avec eux à Dublin qu'à un strip club du New Jersey. Ce jugement est désormais à revoir : la bande de Conor O'Brien ne se cache plus derrière une musique jolie mais sans grand caractère. Auréolés d'une nomination au Mercury Prize en 2010 pour leur premier effort, Becoming A Jackal, le groupe a su, très vite, gagner du galon. Car on ne tourne pas pour Neil Young ou Grizzly Bear sans avoir un minimum de cran. Après leur prestation en novembre auprès de ces derniers en Belgique, le groupe a reçu une ovation. Inconnu pour la majorité des personnes présentes, mais triomphe quand même. Le concert était remarquable. Habités et charnels, les Irlandais ont su donner de la consistance à leurs titres et surtout se livrer corps et âme, sans en faire trop. C'était la dernière date de leur tournée automnale et pour fêter ça, rien de mieux qu'une grosse murge pour ensuite déambuler sur les avenues bruxelloises comme un groupe d'adolescents fêtant la fin des examens. La spontanéité était totale. L'euphorie aussi. C'est comme si ces cinq gars avaient compris que leur heure était venue. Comment pouvait-il en être autrement ? {Awayland} ne laisse aucun doute là-dessus. La satisfaction présente est souvent le résultat d'une interminable et parfois pathétique remise en doute. O'Brien n'en fait d'ailleurs pas mystère :“J’ai commencé à me sentir comme le pire auteur au monde. J’avais l’impression de mentir aux gens. Il n’est pas possible de chanter "my love is selfish” une centaine de fois par an, et que cela sonne toujours pur et vrai.” Alors autant écrire sur un mec nu aux toilettes qui se retrouve téléporté dans une guerre sans nom (Earthly Pleasure) ou évoquer le bonheur paternel sur In A Newfound Land You Are Free. Textuellement varié et approfondi, l'album l'est tout autant musicalement. L'évolution constatée en live apparaît comme de l'eau claire tout au long des onze morceaux de cette terre, de cet ailleurs assez salvateur. Beaucoup plus couillu et travaillé que son prédécesseur,{Awayland} donne l'impression de s'acheminer vers des sentiers improbables et c'est exactement ce qui le rend aussi bon. Des morceaux comme Earthly Pleasure ou The Waves frappent par leur ambition rythmique, la voix qui n'hésite pas à se brûler un peu, les artefacts qui ne sont jamais superflus. Villagers étoffe ses morceaux, les déconstruit, pour en faire des pièces maîtresses. Une version miniature de Grizzly Bear couplée à l'élégance de Bright Eyes. Même en gardant leur structure folk d'antan (Nothing Arrived et son superbe envol final), ils parviennent à insuffler suffisamment de chair pour gagner en ampleur. Et jamais le groupe ne semble se renier ou tenter l'impossible. La maîtrise, et la foi, surtout. Même si la seconde moitié du disque est moins surprenante et retrouve une tonalité plus classique, moins aventureuse (la dextérité et le dépouillement de In A Newfound Land... sont déchirants malgré tout), le groupe se fait confiance et ne perd jamais le fil de la narration. On ressent, à l'écoute de ce brillant disque, une réelle générosité, une ouverture que leurs balbutiements des débuts ne permettaient pas. S'en dégage une liberté, une jouvence très agréables. Les Villagers ont passé un cap et signent l'air de rien le plus bel album de janvier. 8.5/10 (Domino Records, 2013)
Ter repetita : comme en 2008 avec le subjuguant Pissing on Bonfires/Kissing With Tongues, puis deux ans plus tard avec All Creatures Will Make Cherry, les Ecossais parviennent une fois de plus à nous enchanter en quelques secondes. Comment ça marche ? Neil Pennycook a une recette très simple : mettre en avant ses qualités naturelles et ainsi, comme par magie, les défauts passeront pour d'admirables imperfections. Quelques secondes, donc, le temps d'un titre inaugural déjà réconfortant : sur Thumb, muni de son ukulélé, le chanteur révèle ses plus belles vocalises pour un mémorable credo : « We will not be weakened, anymore ». Tout est dit. Signé chez Song by Toad Records, Meursault détient le pouvoir quasi hypnotique de s'accaparer tout ce qu'il touche. Ce troisième album contient très peu de défauts, porté par des instrus riches et automnales sans paraître adipeuses : Hole en atteste, où chaque instrument se place exactement là où il doit être, en toute simplicité. La voix de Pennycook, bordée de mille textures (Dearly Distracted), y est pour beaucoup. Elle porte en elle une dynamique qui, de la première à la dernière note, irrigue ce disque délicat et rocailleux. Pas assez pour crier au génie cependant, car si Something For The Weakened semble aussi bien mené, c'est parce qu'il ne prend jamais le risque de perdre l'auditeur dans un sentier inoccupé, d'où la sensation d'hypnose, justement. Mais le groupe n'hésite pas à reprendre un ancien titre pour lui donner un tout nouveau visage (Lament For A Teenage Millionnaire, également présente sur leur premier opus). Ce troisième ouvrage n'est ni une révolution, mais ne sonne pour autant pas la fin des haricots, car il en reste encore pas mal à Ecossais.