lundi 1 décembre 2014

Top 2014 Tracks (50 -> 41)


Décembre : l'heure est venue de faire les comptes. Si, qualitativement, l'année musicale ne restera pas dans les annales, la profusion d'albums et notamment les rééditions de classiques ressemblent toujours plus à un enfant mal élevé. Certains y voient une chance pour tout un chacun de percer, d'autres constatent qu'à ce petit jeu, ce sont toujours les mastodontes qui s'en tirent le mieux (sur Billboard pour Taylor Swift, iTunes pour Beyoncé et BitTorrent pour Thom Yorke). Du côté des chansons, la règle reste invariable : rien de plus simple que de partager son titre sur les internets interstellaires, rien de plus ardu d'en créer un qui échappera au trou noir mémoriel d'ici quelques mois. En voici cinquante qui tirent leur épingle du jeu. Un titre par album (sauf pour les cinq meilleurs de l'année, volontairement dissimulés - c'est pas encore Noël).


#50 Douglas Whelm - Swim 


#49 Mothxr - Easy


#48 Lana del Rey - West Coast


#47  SBTRKT - New Dorp. New York (ft. Ezra Koenig)


#46 Son Lux - No Fate Awaits Me


#45 Frànçois & Atlas Mountains - Bois


#44 Kendrick Lamar - i


#43 Future Islands - Seasons 


#42 Bombay Bicycle Club - Feel


#41 tUnE-yArDs - Water Fountain





samedi 5 juillet 2014

Playlist défaite en (20)1/4 : Singles (2/2)

Petite mais efficace playlist des meilleurs titres de ce premier trimestre 2014, qui n'est pas inoubliable en termes de pépites songs qu'on fredonnera encore dans 20 ans. Pour rappel, le Instant Crush de Daft Punk feat. Julian Casablancas a balayé toute la concurrence en 2013, étant mon titre de l'année. Pas un seul morceau de cette année supplémentaire avant la mort ne lui arrive à la cheville. Mais ces dix-là sont chouettes quand même : 

# 10 St. Vincent - Huey Newton

Malgré un album un poil décevant, Annie Clark prouve qu'elle n'a pas sa pareille pour mettre sur pied des compositions complexes, futuresques et malgré tout touchantes. En avance sur beaucoup de monde, cette fille-là.


#9 Bombay Bicycle Club - Feel

LE tube de l'été. Rythmique imparable, joie de vivre dans le sang et bonheur absolu pour les oreilles. Une incroyable constance chez les BBC qui signent un album remarquable taillé pour l'été (mais vous pouvez l'écouter en hiver, aussi).


#8 The Antlers - Doppelganger

Après un album tout à fait dispensable, les Brooklyniens reviennent en force avec un album frappé par la grâce. Emotionnel de bout en bout, vous allez pleurer en mangeant une glace à la pistache sur le parvis d'une Eglise déshéritée. Et vous allez vous sentir bien. 


#7 Sisyphus - Take Me

L'album difficile d'accès, enfante un titre tout à fait sublime, touchant et simple. Servi par un clip magnifique (que je n'ai pu retrouver), Take Me met en évidence le talent inhumain de Sufjan Stevens, dont je ne vous ai jamais parlé je crois bien. Le message est passé.


#6 Todd Terje - Johnny And Mary

D'un romantisme à toute épreuve, italien bien plus que norvégien, cette reprise est diablement réussie, portée par le chant vérécondieux de Bryan Ferry. Suffisant pour sauver un album du chaos du dispensable. 


#5 Lana del Rey - West Coast

On entre dans le très très lourd. Le cas Del Rey a été réglé et traité ici-même, nul besoin d'y revenir. West Coast, morceau sensuel et désengagé, sidère par son évidence et l'impudeur de Lana. Meilleur titre de la belle depuis Video Games


#4 Kishi Bashi - Carry On Phenomenon

Kishi Bashi, encore bloqué au rang des confidences, devrait décoller dans quelques années pour accéder au statut de meilleur artiste de sa génération. Cousin éloigné d'Owen Pallett, le phénomène offre un titre incroyable et diablement efficace. Si le chant était irréprochable, ce seraient déjà les 4'04 de l'année. 


#3 Sia - Chandelier

Difficile d'évoquer le cas Sia sans penser à son Breathe Me exceptionnel, au générique de la série Six Feet Under. Si l'intro de Chandelier pompe en toute tranquillité le Diamonds de Rihanna - qui avait déjà pompé tout le monde avant donc ça va -, cet énorme tube en puissance réconcilie les fans de l'indie avec les mélodies des divas les plus putassières. Sia est à des années-lumière de la concurrence, Beyoncé non incluse.  


#2 Owen Pallett - Infernal Fantasy

Voilà le seul classement de l'année où Owen Pallett ne glanera pas l'or. Si on voit mal qui pourrait venir l'inquiéter au titre de l'album de 2014, cet Infernal Fantasy offre un bel aperçu du talent incroyable qui touche le membre d'Arcade Fire. Dommage que Pallett soit le genre de mec à fingerfucker son public en plein concert. N'est pas Ryan Lott qui veut. Mais quand même, c'est le titre le plus grandiose que vous allez entendre en 14. 


And the winner is...

#1 Daft Punk feat. Jay-Z - Computerized

Contre toute attente, après un Random Access Memories qui n'a pas fait l'unanimité - c'est peu de le dire - les Frenchies accompagnés de Mr Carter sortent à la surprise générale ce titre sur l'internet mondial. Claque cataclysmique, le morceau est pourtant étrangement passé à moitié inaperçu. En clair, c'est le seul titre de Daft Punk sorti des sessions RAM qui esquisse une voie de la musique à venir dans les prochaines années, tandis que l'album se complaisait dans un passé janséniste tout à fait éreintant. Immense chapeau les gars, Computerized rappelle les plus belles de Homework. C'était pas gagné. 





vendredi 4 juillet 2014

Playlist mi-temps 2014 : Singles (1/2)

Petite mais efficace playlist des meilleurs titres de ce premier trimestre 2014, qui n'est pas inoubliable en termes de pépites songs qu'on fredonnera encore dans 20 ans. Pour rappel, le Instant Crush de Daft Punk feat. Julian Casablancas a balayé toute la concurrence en 2013, étant mon titre de l'année. Pas un seul morceau de cette année supplémentaire avant la mort ne lui arrive à la cheville. Mais ces dix-là sont chouettes quand même :  


#20 Jessie Ware - Tough Love


#19 How To Dress Well - Face Again



#18 Wye Oak - Shriek 



#17 Timber Timbre - Beat The Drum Slowly



#16 Metronomy - Monstrous



#15 The War On Drugs - An Ocean In Between The Waves



#14 SOHN - Lessons



#13 Sun Kil Moon - Ben's My Friend



#12 - Beyonce - XO



#11 Jamie xx - All Under One Roof Raving



(...la suite prochainement...)

mardi 17 juin 2014

Lana Del Rey - Ultraviolence (2014)




Chaque acte médiocre contribue à la médiocrité de ce monde. Et au bout d'un moment, forcément, ça finit par se voir.

En 2014, tout a été écrit sur notre époque, ses aléas et ses joies. Société surveillée, population hyper-connectée, palpitations désamorcées et j'en passe. Vivement le futur. Mais une chose à laquelle personne ne semble plus croire sérieusement, c'est la résurrection. Et c'est bien sous ce prisme crypto-biblique qu'il faut élucider une bonne fois pour toute l'affaire Del Rey.


Née Elizabeth Grant, cette Américaine de 27 ans (!) n'a plus que quelques jours pour mourir. Elle semble entamer sa septième vie mais il ne lui reste que quatre petits dodos avant de pouvoir faire partie du triste club des 27, entourées d'icônes de la pop musique qu'elle doit connaître grâce à un brief de son attaché de presse. Et Lana a bien retenu la leçon. L' (ab)batage médiatique autour de son deuxième album sous ce nom, après le très inégal Born to Die - déjà, le parfum mortel piquait le nez - n'a tourné autour que de deux éléments :


- Dan Auerbach (The Black Keys) à la production

rien de mieux que cette poudre aux yeux pour faire croire à une révolution dans le style de la pin-up désabusée. C'est raté, puisque - le Turn Blue (sorti il y a quelques semaines) des Black Keys le prouve parfaitement - Auerbach n'est plus que l'ombre de lui-même et a perdu tout espoir de figurer dans les livres d'histoire, après un saisissant El Camino (2011). Cette collaboration, que LDR décrit comme une "alchimie", un "coup de coeur quasi physique", a dû enfanter de bébés congelés mais certainement pas de tubes ensoleillés. 

- un panégyrique de la mort absolu :

"Mon album est si sombre qu'il en est presque inaudible."
"Je ne peux pas m'évader de ma vie, qui a été assez tumultueuse. Je demeure rongée par le doute, par la tristesse. Je n'aime que le flou, le vide, devant moi."

Cette banalisation du mal ferait pâlir Hannah Arendt et fait passer Heidegger pour un parolier à midinettes. Mais là où Lana Del Rey, dont la sincérité du propos n'est pas remis en cause, franchit la frontière, c'est dans la normalisation du mal-être, l'apologie de la tristesse et la bénédiction de la dépression. C'est l'une des rares, avec dernièrement Amy Winehouse - on connaît la suite - qui a usé de ces arguments-là pour en faire un argument  promo en béton. Et ça marche. Des millions de personnes se reconnaissent dans l'expression de ce désarroi. Les journalistes ont des titres rêvés pour faire vendre. Mais ces millions de gens souffrent de l'intérieur, ne sont pas multimillionnaires et ne font pas le tour du monde à la rencontre de leurs fanas. Saleté de Del Rey, maligne comme tu es, tu es née pour rester en vie. Et en baver. 


Musicalement, la cohérence avec ce qui précède est absolue. Minauderies psalmodiées, lignes de basse aussi langoureuses qu'un feuilleton des années 1970 toujours à l'antenne, rythmiques apathiques et chiantes à mourir. Cahin caha, on comptabilise pas moins de 33 occurrences du mot "love" rien que sur les sept premiers titres de cette ultra-violente description. Quant à "death", une fois, peut-être deux. La vie dure. En réalité, la diva n'est pas malheureuse et n'a pas encore envie de s'ouvrir les veines. C'est simplement qu'elle envisage l'engagement amoureux sous la prisme de la mort et de la soumission. Lana Del Rey aime son "baby" et serait prête à tout pour lui. Mais elle est triste qu'il ne l'aime plus donc -> S.A.D.N.E.S.S. Cry m4re baby <4.



Comment ne pas se reconnaître là-dedans, tellement la mise en abyme est facile autant que vulgaire ? Pourquoi l'en blâmer ? C'est une stratégie marketing comme une autre. Et ce n'est RIEN d'autre. Si l'artiste souffrait autant, elle se serait tue, car si le désespoir peut être la cause ou la conséquence d'un élan créatif, il n'est en aucun cas son moteur. On ne crée rien de bon ou de singulier lorsqu'on est triste, que cela se sache une bonne fois pour toute. 

Musicalement, Ultraviolence baigne également dans ce climat léthargique et vide de sens que ses propos. Les 14 titres semblent n'en former qu'un seul, tant l'audace, les variations et les prises de risques restent aux abonnés absents. Dommage, car son inaugual Born to Die comportait des allégresses - Off To The Races et son r'n'bisme pour les nuls mais pas raté, Born To Die et sa volupté échancrée et Video Games, grande chanson qui fera date. Del Rey est spectatrice de cette violence qui s'empare de tous les pans de la société et du corps, aucunement une victime. Il n'y a pas de hiérarchies dans la dépression, mais il ne faut pas confondre être abandonnée par son petit copain et voir son amoureux mourir devant soi. Le choc, le traumatisme et surtout le manque ressentis n'ont absolument rien de comparable. Après, tout est une question de force de caractère.

Et à ce niveau-là, Madame Grant la joue petits bras. Désastreuse sur scène, vexée par une taquinerie lors de son passage au Grand Journal, elle n'est pourtant pas avare en confidences en interview. Elle voue une grande admiration à Nina Simone - dont elle reprend l'un des titres ici -, sait bien s'entourer - Woodkid mais surtout Lou Reed, décédé trop tôt pour participer à l'opus et décédé trop tôt tout court... - et s'est mis dans la poche quasiment tous les journalistes du monde (de Pitchfork à JD Beauvallet en passant par Metro ou Magic). Il faut dire que, tétanisée à l'idée de la froisser - comme si c'était une poupée en plastique -, les interviews à son égard naviguent entre le complaisant et le tout à fait béatifiant. A quel moment Lana Del Rey a pu se sentir en danger dans cet entretien sidérant de complaisance et de logorrhée en sucre ? Même le New York Times y est allé de son portrait laudateur. On est à des années-lumière des critiques assassines dont elle était l'objet à la sortie de son premier album et qui étaient, il me semble, beaucoup moins justifiées. 

Notons que l'écrasante majorité des articles concernant la "belle-diva-aux-lèvres-refaites-ou-pas-qu'on-croirait-tout-droit-sortie-d'un-film-de-David-Lynch" (pitié, David, pitié) fait d'abord allusion à ses atouts physiques. Ensuite vient l'artistique (dans les médias les plus sérieux). Et pourtant, son propos est loin, très loin d'être inintéressant mais on est en 2014 et il faut vendre et faire rêver, pas questionner ni songer. Et Del Rey le sait mieux que quiconque. Au vu de sa gueule sur la pochette européenne de l'album, ça n'a pas l'air de la réjouir.



Ultraviolence comporte tout de même ses beaux moments : West Coast est un single imparable et foutrement efficace (oui, là on entend une nouvelle femme, on parcourt d'autres sentiers mais on retombe dans le fossé dès le morceau suivant), la sobriété d'un Old Money prend aux tripes et la reprise de Simone, The Other Woman, n'a pas à rougir de la comparaison. On s'arrêtera là. Le bilan reste anorexique sur 14 titres annoncés en grand pompe comme une métamorphose : Cruel World, Ultraviolence et Brookyn Baby font ressurgir des pulsions génocidaires. N'oublions jamais que l'irrésistible Pikachu évolue en un Raichu, quelconque et surfait. Et le prometteur bien que prématuré Born To Die a laissé place à un monstre ostentatoire et détestable. Ultraviolence n'a jamais aussi bien porté son nom, et ce n'est pas seulement le titre du dernier album ; Lana Del Rey est bien plus maligne qu'elle ne veut le laisser croire. C'est aussi et surtout une implacable et terrifiante description de l'état d'un monde, dont on a oublié la pluralité et les beautés infinies, dont Lana fait malgré tout partie.

0.1 / 10 


N.B. : Croyez-moi ou non, cet article n'est pas là pour régler des comptes ou pour aller à contre-courant de la pensée dominante qui nous annihile (sic). Mais un tel unaninisme, qu'il soit artistique ou politique, me semble assez navrant voir même dangereux. Je préfère encore avoir raison tout seul que tort avec tout le monde. Mais qu'importe. 



mardi 27 mai 2014

Son Lux @ Café de la Danse (26/05/2014)


La question est sur toutes les lèvres. Ryan Lott est là pour défendre son lumineux Lanterns, pourtant les fans n’ont en tête que sa collaboration avec Serengeti et Sufjan Stevens. « Est-ce que vous allez partir en tournée avec Sisyphus ? » La réponse est claire comme la peau de l’Américain. Non. Serengeti croule sous les projets, sans parler du stakhanoviste Sufjan Stevens. On tient un scoop.

Mais pourquoi donc s’éterniser sur cette collaboration à demi-ratée - trois génies réunis n’enfantent pas d’un chef d’œuvre - alors que Son Lux vient de prouver à la terre entière - qui va de la rue de Lappe au passage Louis Philippe - qu’il se suffisait à lui-même. Ou presque. Contrairement à Owen Pallett vendredi à la Maroquinerie, le tiercé gagnant, composé de Ryan Lott, Rafiq Bhatia le guitariste - il officie aussi, et brillamment, en solo - et le batteur Ian Chang, est indissociable du succès du groupe. Ne comptez pas sur le Canadien pour se montrer loquace envers le public : son amour, il le témoigne d’un doigt d’honneur gênant adressé à la foule. Ryan lui, sourit, remercie, balbutie quelques palabres en français, et met tout le monde dans sa poche. Quelle soirée.



C’est sans compter sur la gifle musicale que déverse Lott, derrière son clavier. L’alchimie entre les trois musiciens est juste, et le public, à coups de cris, de claps ou de sourires, est le quatrième angle droit d’un concert carré comme un ciel étoilé. Chaque morceau, non content d’être réorchestré, rallongé et réussi, prend aux tripes tant l’engagement des artistes sur scène est au firmament. Il y a certes quelques accords à côtés ou des montées d’octave un peu manquées, mais elles sont belles, ces erreurs. Et l’erreur serait de ne pas se noyer dans ces odyssées sonores, toutes mieux construites les unes que les autres. En ouvrant les yeux, on a le choix entre les muscles saillants de Lott, les gouttes de sueur du batteur, ou la totale folie de Bhatia, remarquable ce soir-là. Parmi les points d’orgue du set, Ransom est sexy comme jamais, Easy prend une dimension toute nouvelle en live, et ce n’est pas Lorde qui viendra apporter quelque chose de neuf au morceau. Electrique et fiévreux, Lanterns est interprété entièrement, le moins bon morceau de l’album excepté. Lost It To Trying It laisse sans voix, et sans mot. 


C’est ce constant courage, ce bon goût très américain qui surprend. Servi par des jeux de lumière et de scène sobres, Son Lux livre une prestation impeccable, que sa dernière œuvre en date ne saurait transposer. Il démontre, pendant une bonne heure et quart, à quel point la performance scénique se suffit à elle-même, et qu’elle crée des moments d’une rare intensité. « Mais qu’est-ce qui vous fait tenir, vous impliquer autant sur scène ? ». Rafiq Bathia répond, telle une évidence : « Le public, l’amour des gens, tout simplement ». Pendant ce temps-là, Sufjan Stevens, enfermé en studio pour mettre sur pièce son pharaonique Planetarium, a du souci à se faire. Lui a beau posséder les planètes, les étoiles sont bel et bien le domaine de Ryan Lott. Cette guerre des étoiles là, épisode 7, c’est aussi pour 2015.


-> AGENDA // Son Lux + We Insist ! @ Le Tamanoir, Asnières-Gennevilliers le 1/06

lundi 26 mai 2014

Owen Pallett - In Conflict (2014)


Que s’est-il passé pour qu’il en arrive là ? En 2011, après un concert étincelant à Paris, le diaphane Pallett est à bout. La performance est convaincante, saisissante même. Mais une fois en backstage, le garçon relâche la pression. Il semble ailleurs, plus intéressé par le fromage auvergnat et ses Vogue bien entamées que par la justesse de ses réponses. Mais il en a gros sur le coeur. Arcade Fire, dont il fut l’un des membres ? Il ne veut plus en entendre parler : « Je joue avec eux le plus souvent possible mais c'est devenu un grand groupe, il faut s'organiser en amont. Ils me manquent, c'est mon groupe préféré. Malheureusement, ça n'a pas très bien fonctionné. » Il a changé d’avis puisqu’il est apparu à leurs côtés sur la tournée Reflektor. A l’époque, il n’est pas (encore) question d’un nouvel album. Le Canadien, harassé par une interminable tournée, prévoit d’aider un ami à la conception d’un film. Il a pourtant quelques nouveaux morceaux dans les cordes. Il les présente au public pour la toute première fois à l’Iceland Airwaves Festival, en octobre 2011. Owen Pallett n’est que l’ombre de lui-même. Léger comme trois plumes, il devient difficile pour lui de faire le poids. Des tonalités plus électriques, un chant approximatif voire à côté de la plaque, un violon délaissé, rien n’y est. Et surtout pas l’envie. Le successeur de Heartland risque fort de senti le roussi. Visiblement avide de changement, l’artiste s’oublie et renie les fondamentaux. 


Trois ans plus tard, il est nommé aux Oscars avec… Arcade Fire pour son travail sur la bande originale de Her, réalisé par Spike Jonze. Il n’est désormais plus le violoniste du groupe à huit têtes. Il se fait un nom mais ne marque pas encore les esprits. Le plus dur est fait, cependant. Pallett peut désormais laisser libre court à son imagination et repartir à l’assaut d’un sophomore album solo - troisième si l’on compte ses oeuvres sous le nom de Final Fantasy, quatrième si l’on connaît l’EP A Swedish Love Story (2010). Ainsi naît In Conflict, à l’appellation suffisamment explicite pour être prise au sérieux. Et c’est le moins que l’on puisse faire. Ecrit et produit par ses soins, le disque a été enregistré à l’aide d’une section rythmique composée de Robbie Gordon et Matt Smith, avec les participations de M. Brian Eno et de l’orchestre philharmonique tchèque. Textuellement, l’oeuvre évoque l’amour, la folie, l’identité sexuelle et la dépression. On a connu plus gai. Mais l’important est ailleurs. Le constat, implacablement le même : au bout d’une écoute ou après la centième, In Conflict semble être de ces oeuvres qui feront date, à l’image du Age of Adz (2010) de Sufjan Stevens. Pallett ne cache pas son admiration pour cet album qui a « détruit le monde » selon ses propres dires. Si ce dernier n’est pas encore responsable d’une apocalypse sur terre, il a sans doute aucun du sang sur les mains, à présent. Et pourtant, il demeure assez hasardeux de mettre sur un piédestal l’oeuvre en question. Il n’a pas donné suite à son envie électrique, le violon et le falsetto sont plus prégnants que jamais. Bref, rien de nouveau sous la palette proposée ici. Mais là où de nombreux artistes visent la perfection, Owen préfère l’éternité. Le plus beau moment - et le plus douloureux - du disque est le silence qui le succède. Un silence éthéré, où tout fait enfin sens. 


Si les treize compositions naviguent entre le tout juste excellent (On A Path, Soldiers Rock) et le stupéfiant (The Riverbed, tonitruante, Song For Five & Six), c’est bien le chef d’œuvre Infernal Fantasy qui sera retenue dans les livres d’histoire. Une odyssée folle et tourbillonnante d’à peine 3’23 où l’artiste lâche les chevaux dans un labyrinthe émotionnel fort dosé en hallucination cognitive. Une frénétique batterie vient dompter des bips électroniques, orchestrée par une voix exceptionnelle et des choeurs masculins en fin de titre à couper le souffle. Mais le véritable coup de maître, bien plus marquant que sur Heartland, réside dans l’incroyable fluidité et délicatesse dans laquelle berce l’album. Aucun trait forcé, jamais d’excès, le tout est clair comme du cristal. La marque des plus grands. On croit alors assister à un ballet russe ou à la performance artistique de la Coréenne Kim Yu-na sur le Concerto en F de Gershwin aux JO de Vancouver. Il serait terriblement grossier de vouloir juxtaposer des qualificatifs dithyrambiques sur In Conflict. Il ne s’agit pas ici de tenter de comprendre ou même d’apporter un éclairage. La seule prétention de ces lignes est de mettre en lumière une oeuvre d’art, accessible et rare, profonde et légère, marquante sans être encombrante. C’est désormais chose faite. On ne peut alors que s’incliner, puis remercier le gigantesque Owen Pallett pour nous rappeler que la musique peut encore sauver, non pas des vies, mais la vie. 

10

(Domino/Sony Music)


samedi 24 mai 2014

Owen Pallett @ La Maroquinerie (23/05/2014)

Owen Pallett @ La Maroquinerie (crédits photo : Orlando Fernandes)
Owen Pallett, le diaphane canadien, a à peine le temps de fredonner les paroles de son titre inaugural, que déjà, un fan, visiblement bien aviné, le rejoint sur scène en criant son nom. La foule présente hier à la Maroquinerie répondra, en choeur : « Non ! ». Impassible, Owen tient la corde comme s’il était dans le vide, sur le fil. De tous les instants, le diaphane canadien se tiendra sur ce fil. Fébrile, non, mais sensible, en équilibre tel un artiste, Pallett tient son monde du bout de la corde. Et il en a plus d’une à son arc. Emboîtant le pas au remarquable Hauschka puis au prometteur Fairhorns, il dicte la mesure comme un ange dresse les corps endiablés. On est très vite rassurés lorsqu’il reprend I Am Not Afraid de la consistance scénique de son dernier opus. Plus brut, plus sombre que tout ce qu’il a fait jusque-là, le Canadien porte son falsetto vers des sommets dantesques, fait vibrer son violon comme personne, et ses musiciens, le batteur plus que le guitariste, assurent le service après vente. D’une légèreté et gravités absolues, la Maroquinerie tremble encore des soubresauts palletiens. 

In Conflict, son dernier album qui paraît lundi dans le monde, séduit sur scène, mais c’est bel et bien E for Estranged, joué en toute fin de set, qui irradiera par sa grâce et son indolente émotion. « I’ll never Have any children » : Owen Pallett a visiblement oublié qu’il vient d’enfanter un génie, une petite pépite qui guidera beaucoup d’âmes esseulées en manque de repères. Plus qu’un concert, le show est une expérience. Danser sur du Pallett ? Mission accomplie. Les cordes de violon donnent du fil à retordre aux bassins et doigts ensevelis par du fil d’Ariane. Quelle voix déchirante sur The Passions, où l’artiste se retrouve seul au piano et se confie à qui veut de sa peine. C’est limite gênant tant d’impudeur, mais il ne faut jamais dire non à un plaisir coupable. Owen est heureux, il fait des doigts d’honneur à l’audience et reçoit des sourires en guise de réponse. « Gotcha », semble-t-il susurrer, tandis que la foule en redemande et se souviendra longtemps de la version endiablée de Lewis Takes His Shirt Off, qui est un peu le Impossible Soul de Sufjan Stevens ou le Two Weeks des Grizzly Bear. Les garçons jouent dans la même cour. Ils sont divins sur disque mais détruisent la lithosphère sur scène, sans fard ni chichi présomptueux. Pallett a son instrument, sa délicatesse et son savoir-faire vocal pour lui. 

(crédits : O.F.)

Musicien émérite, il a travaillé dur pour donner naissance à son dernier bébé et la consistance live qu’il offre rassure les platanes endoloris. Moment orgiaque, cataclysmique, l’enchaînement Infernal Fantasy / The Riverbed donne encore le tournis. Quel dommage que son musicien guitariste ne soit pas à la hauteur et massacre littéralement les choeurs robotiques de Infernal Fantasy. La rythmique n’est pas toujours au rendez-vous ; les garde-fous ont déjà quitté leur poste de surveillance.

Et que dire de l’inattendue et inénarrable This is the dream of Win and Régine qui date de son époque Final Fantasy, voluptueuse et tendre envers ses compagnons de route Arcade Fire. C’est assez parfait. Et magique, aussi. Les staccatos de son instrument embrassent les contre-temps de son chant et le tout donne un moment enlevé et inoubliable. Owen est vocalement irréprochable, et ça n’a pas toujours été le cas lors de ses performances passées. Song for Five or Six est accablante d’inspiration. 

 Le public parisien, eh bien, est plus parisien que jamais. Et vas-y que je te balance un « ta gueule » à un fan un peu trop enthousiaste, et hop je ne montre pas mes émotions mais « c’est-à-l’intérieur-que-ça-se-passe-tu-vois », mais qu’importe. Owen regarde droit devant, vers le monde qui l’attend. Celui de la reconnaissance et du progrès, sur lequel il a droit de cité.